17.11.2007 - Le Sarkophage : Irradiation des aliments et malbouffe mondialisée
par Véronique Gallais
présidente d’Action Consommation
Dans une économie libéralisée à l’échelle mondiale, la logique des « avantages comparatifs » permet de tirer le plus grand profit du différentiel des coûts de revient qu’impliquent dans certains pays des salaires extrêmement bas et des réglementations sociales et environnementales particulièrement « souples ». Le phénomène se trouve accentué par la construction d’infrastructures et l’accélération des transports, à des coûts qui ne prennent pas en compte leurs conséquences sociales et environnementales. Ainsi, de larges champs de la production industrielle ont été délocalisés dans des pays de plus en plus lointains au prétexte de vendre (toujours plus) à des prix toujours plus bas, à des consommateurs pauvres ou radins.
Les produits alimentaires posent problème : ils sont vivants, évoluent, et présentent des risques sanitaires ou de dégradations physiques ou organoleptiques, qui en détériorent la valeur marchande. Face à ces problèmes « techniques », l’irradiation offre des avantages incomparables : elle permet de traiter des produits frais et des produits secs, des fruits et légumes bruts ou des plats préparés, etc. Grâce à elle, il est possible de supprimer des conservateurs - du moins en partie - devenus interdits ou impopulaires parce que toxiques, et elle offre davantage de souplesse que d’autres modes de conservation. Elle permet aussi de ralentir le mûrissement et d’inhiber la germination, et donc en général d’augmenter la durée de stockage des produits concernés, et leur capacité à voyager à travers le monde. Au passage dans certains cas, elle rend commercialisables des produits transformés dans des conditions d’hygiène douteuses. Un vrai petit miracle.
L’usage et la prolifération de cette technologie présentent des risques sanitaires (perte de vitamines, risques de cancérogénèse et de mutagénèse) et posent des problèmes socio-économiques (pour l’emploi et l’économie locale par la délocalisation des productions) et environnementaux (liés au fonctionnement d’installations et au transport de matières nucléaires, et aux modes de production et de distribution industriels de masse : pollutions, changement climatique, atteinte aux milieux naturels et à la biodiversité). Mais ceci pèse certainement peu par rapport aux intérêts industriels et financiers qu’ils favorisent - sous couvert de sécurité alimentaire des consommateurs.
Alors que l’OMS, alliée pour la circonstance à la FAO et à l’AIEA (qui a pour objet de promouvoir les usages civils de l’énergie nucléaire…), recommande l’irradiation des aliments et que le Codex alimentarius, référence pour l’OMC, autorise l’irradiation de tous types de produits, l’Europe s’est dotée d’une réglementation restrictive avec « liste courte » d’aliments autorisés (herbes aromatiques séchées, épices et condiments végétaux), obligation d’étiquetage, de contrôle et de rapport par les Etats membres sur les volumes d’aliments irradiés et sur les produits contrôlés au niveau de la commercialisation. Mais les informations transmises par les pays sont très disparates (chacun contrôlant et communiquant un peu ce qu’il veut, sans sanction à la clé) et plusieurs pays bénéficient de dérogations quant à la liste de produits autorisés. Tandis que l’Espagne et l’Italie - pourtant gros producteurs de fruits et légumes et disposant d’unités d’irradiation - ne déclarent pas leurs volumes de produits irradiés, la France - qui autorise la commercialisation de nombreux produits irradiés supplémentaires - ne contrôle chaque année que des quantités anecdotiques de produits commercialisés. Il est vrai qu’un refus d’importation d’aliments irradiés pourrait déclencher une plainte auprès de l’Organe de règlement des différends de l’OMC ...
Pourtant, le nombre de nouvelles installations implantées dans le monde ne cesse d’augmenter, notamment dans des pays soucieux de développer leurs exportations : la Chine (de 7 installations en 2003 à 50 en 2006), l’Inde (avec le projet de 25 nouvelles installations d’ici 2012), le Mexique (qui construit la plus grande installation d’irradiation au monde). Les Etats Unis, fervents partisans de l’irradiation malgré les réticences de leurs consommateurs, ont conçu un type particulier de convention bilatérale portant spécifiquement sur le commerce d’aliments irradiés et la FDA a proposé cette année de supprimer l’obligation d’étiquetage lorsque les produits n’ont pas été « modifiés » par l’irradiation.
En France et en Europe, des organisations se mobilisent [1] aussi pour obtenir la suppression des dérogations, des contrôles sérieux à la commercialisation et des sanctions pour les contrevenants, des enquêtes sur les fraudes et le déblocage de fonds pour une recherche indépendante sur les effets pour la santé de la consommation d’aliments irradiés.
Encore un sujet qui fâche...
Le Sarkophage, n°3, 17 novembre 2007
[1] Collectif français contre l’irradiation des aliments
40 rue de Malte 75011 Paris - +33 (0)1 48 05 86 81 - www.irradiation-aliments.org
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