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Et l’Homme créa le nanomonde

par Yann Fiévet
Le Peuple Breton – juillet-août 2006 / Leurre de Vérité

Le monde va mal. De terribles périls le menacent : crise énergétique globale, réchauffement climatique, épuisement dramatique de la ressource en eau, développement de maladies d’origine environnementale, menaces terroristes éparses et insaisissables, etc. Pourtant, cette litanie catastrophique ne deviendra jamais apocalypse. Les nanotechnologies sauveront - à en croire les adeptes de la techno-science - l’humanité, effaceront tous ses maux. La France est désormais, avec son Minatec inauguré à Grenoble, dans la course vers cette science totale au service d’un monde nouveau.

L’univers de l’infiniment petit – 100 000 fois moins épais qu’un cheveu - façonné à volonté par l’homme, atome après atome, est déjà là. Nous l’ignorons car il nous est invisible. Ses perspectives de transformation du monde et de ses sociétés sont incommensurables. A l’échelle du nano – un milliardième de mètre – l’homme est gagné par le vertige. Les biotechnologies lui permettaient déjà la manipulation des gènes du vivant. Désormais, il s’autorise la manipulation des atomes de la matière. En combinant les nanotechnologies, les biotechnologies et les technologies de l’information tout devient possible. L’inimaginable s’estompe et disparaîtra un jour.

Aucun domaine de la vie des hommes ne paraît devoir échapper à cet impérialisme technoscientifique. Transports, énergies, santé, habillement, alimentation, mais aussi surveillance, sécurité et guerre seront insidieusement investis par les nanoparticules, les nanotubes, les nanorobots ou les nanolaboratoires. Tissus autonettoyants, peinture changeant de couleur par simple clic, automobile pesant moins de dix kilos, mais aussi puces sous-cutanées permettant de suivre les déplacements de l’individu par satellite, bombes intelligentes et indétectables se côtoieront pour le meilleur et pour le pire comme le sort de toute technique nous l’a toujours enseigné. Des chercheurs américains prédisent qu’il sera possible demain de choisir le climat en fonction des besoins des hommes. Le courant transhumaniste rêve, quant à lui, de substituer à l’évolution darwinienne la perfection technicienne permettant enfin l’avènement de l’homme sans défaut. En arrière-fond de ces multiples déclinaisons nanotechnologiques se cache la fascination pour l’idée d’une domination enfin totale de l’homme sur la nature, le moyen définitif de s’abstraire de toute contrainte. Ce délirant espoir impose que des philosophes, des anthropologues, des sociologues et des politologues couvrent la voix et recouvrent les écrits des docteurs Folamour des temps nouveaux. Ils doivent au plus vite dénoncer l’emballement technoscientiste et l’aveuglement coupable du pouvoir politique si prompt à renoncer à sa responsabilité face au pouvoir scientifique désormais dominé par la logique de l’économie financière.

Il est plus que probable que le nanomonde, s’il advient un jour, sera plus immonde que le monde actuel. Certains domaines des nanotechnologies sont loin d’être neutres. Ils nécessiteront de tels niveaux de spécialisation et de risque, concentreront une telle accumulation de pouvoirs et de richesses qu’ils justifieront en contrepartie un modèle de société centralisé, autoritaire et militarisé pour en assurer la pleine maîtrise. Ainsi, on développera d’abord les applications nanotechnologiques liées étroitement à la surveillance et à la sécurité. Une fois éprouvées ces applications seront facilement transposables à la vie entière des sociétés. Nous avons bel et bien affaire ici à un gigantesque programme de domination du monde qui ne pourra que renforcer les déséquilibres d’aujourd’hui. Ce programme aux multiples facettes ne peut être financé que par les firmes multinationales occidentales et les États du Nord qui s’offrent là de quoi élargir davantage encore le fossé les séparant de "l’autre monde".

Le citoyen est magistralement tenu à l’écart des décisions en matière de mise en ½uvre des nanotechnologies. C’est lui pourtant qui subira leurs effets néfastes quand ils surviendront sur sa santé comme sur son environnement social et naturel. Les nanotechnologies pourraient bien tuer définitivement la démocratie. Est-il encore temps d’écrire, par anticipation, la nécrologie du nanomonde ?

Yann Fiévet


Yann Fiévet est vice-président de Action Consommation.


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Date de publication : 2 juillet 2006

 
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