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   19 mai 2013 
Rendez-vous Action Consommation prochainement à Paris

> Échanger/participer > Tribune > Europe des actionnaires, Europe des précaires
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Europe des actionnaires, Europe des précaires

À l’heure du débat sur le projet de Traité constitutionnel européen, il est fondamental de s’interroger sur la nature profonde du passé de la construction européenne. Si la construction d’une Europe politique est une grande et noble idée, cela n’est aujourd’hui guère plus qu’un dessein. La classe politique européenne cause et s’agite pour, au bout du compte, toujours satisfaire la domination de la loi économique néolibérale. Quand l’économie prime sur toutes les autres instances de la vie des hommes, l’accentuation des inégalités – déjà dramatiques - est inévitable. Pousser à outrance les feux de la construction de cette Europe-là serait une bien mauvaise idée.

Du rêve d’une Europe radieuse qui adviendra peut-être un jour, il faut revenir à la réalité de nos sociétés concrètes où sévissent, de façon galopante, la misère et la précarité. Le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté ne cesse de croître en Europe. En France, le taux de pauvreté s’élève ainsi à 12,4%, soit un habitant sur huit, la même proportion désormais qu’aux États-unis. Parmi ces pauvres, la part de ceux qui travaillent ne cesse d’augmenter elle aussi comme pour démontrer, chaque jour davantage, qu’il ne suffit plus , comme autrefois, de travailler pour échapper à la pauvreté. Le nombre de « précaires », tous ces hommes et toutes ces femmes, occupés dans des emplois aux statuts instables (CDD, intérim, vacations, temps partiel contraint, etc.) est également en hausse perpétuelle. Ce dernier constat laisse sérieusement penser qu’un processus de précarisation générale de la main-d’½uvre est en marche. Si on ajoute à ce triste panorama que les conditions de travail se dégradent sous les coups portés au droit du travail et par l’atonie de la plupart des salariés craignant un sort moins enviable encore que l’emploi durement obtenu, on aura compris que le discours lénifiant des politiques confine à l’indécence.

Il convient ici de mettre en cause la dérégulation de l’économie, décidée voilà un quart de siècle, dont les conséquences néfastes sont amplifiées par la logique de la mondialisation menée sur un mode néolibéral où l’ordre financier - ou le désordre – donne le ton. Ce contexte, chaque jour plus large et chaque jour moins maîtrisable par le politique, a permis un véritable renversement des valeurs au sein des entreprises et notamment dans les plus grandes d’entre elles. La valeur-travail est sacrifiée sur l’autel du capital fétichisé. L’actionnaire est roi, le salarié son serviteur. L’actionnaire devenu impersonnel par l’invention des Fonds de pensions peut, sans sourciller, laminer la « ressource humaine » déshumanisée tout à la fois par le vocabulaire et son mode de gestion « optimal ». Personne, ou presque, ne semble pouvoir échapper à son sort funeste : le modèle de l’Homme flexible, symbole suprême de la modernité définie par les marchands et leurs comparses empressés.

Le modèle n’est déjà plus un prototype. Il s’insinue doucement dans les esprits. Le processus rampant de précarité-flexibilité s’accompagne d’une véritable entreprise de conditionnement des salariés par un pernicieux discours du type « tous dans le même bateau pour le bonheur de tous ». Qui en doute se doit d’entendre ceci. L’association Ethic (Entreprise de taille humaine, indépendante et de croissance), en la personne de sa présidente, Sophie de Menton, apporte sa pierre à l’édification du culte de l’entreprise comme valeur-refuge. Elle vient d’inventer la Fête de l’entreprise. Pour faire bonne mesure, elle a aussi commandé un sondage à l’Ifop, sondage duquel il ressort que 74% des « sondés représentatifs » aiment leur entreprise, 76% la trouvent conviviale et 90% pensent qu’on les aime au bureau. Puisque l’on vous dit que ça fonctionne ! Sur le site créé pour cette noble cause, « jaimemaboite.com », on peut lire les encouragements de David de Rothschild, de Jacques Chirac ou de l’inévitable Ernest-antoine Seillières. Puisque l’on vous dit que c’est noble !

Ils ont reniflé les traces de l’Amérique et se sont mis en tête de la rattraper. Là-bas, le numéro deux de Microsoft, arpente toute la largeur d’une immense estrade tout en vociférant « I love this company » devant la foule hurlante des salariés régulièrement réunis pour la grand-messe. Au siècle prochain, quand l’Homme aura – on peut l’espérer – retrouvé sa dignité, les anthropologues qui étudieront notre époque comprendront peut-être par quels mécanismes mentaux nous sommes parvenus à un tel degré de vulgarité. Dans l’immédiat, et pour ne pas mourir idiot, il est préférable de visiter le site « stop-precarite.org ». C’est moins bêtement jouissif mais tellement plus intelligent.

Non, décidément, l’Europe qui se construit depuis vingt-cinq ans n’est pas celle dont peuvent rêver des esprits libres. Cette Europe rêvée peut exister demain si le souci du sort des pauvres et des précaires passe avant la satisfaction du caprice des actionnaires. Quel chantier !

Yann Fiévet


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1 contributions :

  • CHAPONIK - 6 juin 2008 - Europe des actionnaires, Europe des précaires

    EUROPE DES ACTIONNAIRES

    Voici en deux vers ce que m’a inspiré ce texte

    Ils ont fait de l’Europe un habit sur mesure Nos vampires actionnaires à la pâle figure

    Eliane CHAPONIK


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Date de publication : 29 octobre 2004

 
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