L’agro-tourisme communautaire au Costa Rica, une alternative culturelle à l’écotourisme ?
Avec le développement de l’écotourisme costaricien, et au vu des impacts socio-environnementaux du développement touristique, les populations locales s’organisent pour la promotion d’un nouveau type de tourisme : « l’agro-tourisme communautaire ».
Au Costa Rica, le tourisme est aujourd’hui une industrie nationale. Deuxième source de revenu après l’exportation de matières premières (bananières et autres café, ananas, c½urs de palmier...), cette branche économique place désormais le pays sous la dépendance financière des flux touristiques incessants.
À l’opportunité de développement apporté par cette manne touristique on peut facilement opposer les conséquences néfastes tant écologiques que sociales pour les populations locales.
Grignotage des terres fertiles et des côtes par les infrastructures hôtelières, privatisation et appropriation par des investisseurs étrangers des richesses naturelles (tant au niveau des brevets sur le vivant vendus par l’INBIO, Institut National de Biodiversité, que par la création de zones protégées et autres réserves qui deviennent inaccessibles aux populations du fait du prix d’entrée exorbitant), perte des traditions culturelles locales, désagrégation du lien social des populations et villages qui vendent volontiers leurs terres aux plus offrants (comme le démontre le cas des indiens de la réserve Bri-Bri au Sud Est du pays)... La liste est longue et l’exhaustivité aussi malaisée que stupéfiante.
Devant un tel désastre socio-écologique, on ne peut que remettre en cause la politique touristique du pays.
Sur l’équivalent de 0,03% de la surface terrestre, on trouve au Costa Rica 4% de la biodiversité.
L’écotourisme prôné par le Costa Rica et ses différents acteurs touristiques a pour créneau commercial de faire découvrir cette richesse naturelle et pour but officiel de pouvoir ainsi apporter des fonds à la préservation de cette nature débordante. Une sorte de financement international d’une politique environnementale fonctionnant grâce au marché touristique, et une politique laxiste d’urbanisation pour faciliter les investissements étrangers.
L’agro-tourisme communautaire comme concept complémentaire et non directement concurrentiel de l’écotourisme apparaît sous l’impulsion organisée des communautés subissant les effets néfastes d’une pression touristique incontrôlée par l’État.
Avec l’apparition de ces initiatives communautaires, les populations locales peuvent enfin espérer profiter des devises touristiques. L’agro-tourisme communautaire s’érige comme une initiative d’assise locale face à un écotourisme rodé et largement contrôlé par les nantis du pays, voire par les étrangers maintenant établis. Agro-tourisme, tourisme rural, agro-éco-tourisme, tourisme communautaire : le foisonnement de noms révèle la diversité des cultures communautaires et des offres qui en sont à l’origine.
Chaque communauté y trouve l’opportunité d’y vendre une partie de sa culture, de ses traditions à des touristes en soif de folklore version latino.
Un projet d’agro-tourisme communautaire implique des acteurs inattendus de la communauté dans le but de partager et de faire découvrir leur culture aux touristes qui souhaitent sortir des chemins conventionnels.
Avec l’Encanto de la Piedra Blanca, une de ses associations de développement local qui a endossé depuis peu la bannière de l’agro-tourisme communautaire, on visite par exemple un atelier de masques traditionnellement portés lors des fêtes de villages. L’artisan nous reçoit chez lui, avec femme et enfants. Grand sourire aux lèvres, il montre avec fierté ses ½uvres en papier mâché, faites dans la pure tradition de son grand-père, connu et reconnu dans toute la région. Après nous avoir offert un verre d’alcool-maison, ses enfants enfilent masques et costumes et, la joie sincèrement inscrite sur le visage, commencent à danser sur un air de musique traditionnelle. Puis la guide, qui est née dans ce village et salue au passage ses voisins et amis, nous amène à un « Trapiche », où s’extrait encore le jus de la canne à sucre selon les méthodes employées du temps de la colonisation.
Accrochés à une poutre fixée en son milieu à un broyeur, des b½ufs font pivoter une poutre qui actionne un broyeur d’où coule directement le jus de canne à sucre. Le paysan associé au projet offre ensuite aux touristes un morceau de « dulce », friandise fabriquée à partir du jus si délicatement parfumé.
Si certaines de ces initiatives sont vraiment nées du terreau local, d’autres semblent avoir été fortement impulsées par les Nations Unies par le biais du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et le Programme des Petites Donations (PPD) qui débuta dans l’esprit de Rio, en 1992.
En effet, au Costa Rica comme partout ailleurs dans le monde associatif, ce qui préoccupe le plus les associations est bien évidemment de trouver des financements garantissant leur survie et la pérennisation de leurs actions phares (inscrites dans les statuts d’origine).
Ainsi, lorsque les ONG, associations et Institutions Internationales de financement établissent les critères d’éligibilité des projets, ils influencent fortement l’existence des projets montés au sein des associations dépendant des financements extérieurs.
Il est ainsi fréquent de voir fleurir des "projets à la mode", qui ont été choisi par une association selon ses capacités organisationnelles et humaines dans le panel des projets finançables.
Le foisonnement des initiatives d’agro-tourisme communautaire au Costa Rica découlerait donc plus, dans cette optique, du financement du PPD pour ce type de projet que d’une initiative locale pré-existante.
Mais ce qui fait la différence dans un pays à la richesse naturelle exceptionnelle et aux moyens réduits tel que le Costa Rica, c’est l’appel dorénavant normalisé aux fonds étrangers.
Les associations, institutions en tout genre allant jusqu’à l’État lui-même, ont pris goût et intégré l’assistance internationale. Cette culture de l’assistance désengage toujours un peu plus l’État de ses devoirs environnementaux.
Le tourisme et plus particulièrement l’écotourisme permettent une récolte originale de fonds internationaux qui se situe entre logique de marché (l’offre touristique dans la logique commerciale de vente du produit « Costa Rica ») et assistance participative du touriste consentant. En effet, le voyageur paye volontiers les 10 dollars d’entrée lorsqu’on lui signale que cet argent servira à l’entretien et à la conservation de la biodiversité, au rachat de terres en vue de la conservation.
Si le Ministère de l’environnement et de l’énergie (MINAE) y est devenu une superstructure, c’est en grande partie grâce aux frais d’entrée des parcs et réserves nationales, incontournablement desservis par les tour-opérateurs.
Malheureusement le MINAE, qui a grossi et dilaté au rythme de l’afflux touristique, ne fait plus aujourd’hui que s’auto alimenter et se perd lui-même dans ses dédales bureaucratiques, dénonce un des membres de l’association CODECE appartenant à la Fédération nationale des associations de protection de l’environnement, FECON.
Dans un tel contexte de défaillance de gestion environnementale centralisée et de culture d’assistance institutionnalisée, les principes du « penser globalement, agir localement » trouvent un terrain favorable.
Et dans un pays se nourrissant principalement des devises touristiques, le tourisme communautaire comme possibilité de développement local et de financement des actions de protection de l’environnement, semble particulièrement adapté.
C’est ainsi que sous la bannière du PNUD, de l’Institut Costaricien du tourisme et de la Fédération Nationale d’écotourisme, a été organisé le 2ème Salon de l’agro-tourisme communautaire, les 14-15 et 16 octobre 2003 à San José.
La plupart des exposants étaient membres du réseau ACTUAR, Association de tourisme rural alternatif pour la conservation. Étrangement, pourrons-nous penser à première vue, ce réseau a été créé à l’initiative du PPD. Une exemplification d’un des objectifs poursuivis par le PNUD : favoriser le développement local par la création et la mise en relation d’acteurs de développement que sont les associations de tourisme communautaire.
Les revenus générés par ce tourisme (qui se dit alternatif malgré son institutionnalisation au sein des Nations Unies) permettent un certain maintien d’activité dans des zones rurales où il est difficile de créer des emplois locaux. Mais ce n’est, souvent, pas encore la panacée.
Faut-il alors souhaiter pour autant voir s’étendre cette nouvelle offre du marché touristique ?
Ne va-t-on pas assister aux mêmes problèmes que ceux soulevés ordinairement par tout tourisme qui prend des airs de tourisme de masse ?
Car n’est-ce pas, après tout, qu’une histoire de soutenabilité relative à la quantité de flux incontrôlés (de capitaux, d’hommes, d’idées...) ?
Certains croient en la possibilité de survie de traditions grâce aux fonds récoltés par ce tourisme communautaire. On voit en fait poindre l’inexorable fermeture à moyen terme d’un « Trapiche » au faible rendement économique.
Mais avec les visites touristiques, le maintien d’une telle activité paraît plus réalisable.
D’autres encore soulèvent la problématique tant rabâchée du réveil des identités face à la mondialisation. Cette forme de tourisme serait alors, du point de vue de la communauté qui se donne à voir, une forme d’expression pacifiste d’identité culturelle. Parallèlement, il constituerait une possibilité de découverte et un moyen de sensibilisation des touristes au respect de la différence culturelle.
Claire Dutrillaux