Que faire ?
La compétition envahit le monde du travail, la politique, l’économie... entérinant le principe d’un monde construit aux dépens de la majorité.
LA SOLIDARITÉ EST D’ABORD UNE SCIENCE DE L’AUTRE
Pour refuser la compétition, il faut apprendre à bien utiliser son cerveau !
PAR HUGUES BERSINI, DIRECTEUR DU LABORATOIRE D’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, IRIDIA, DE L’UNIVERSITÉ LIBRE DE BRUXELLES, SPÉCIALISTE EN BIO-INFORMATIQUE ET SCIENCES COGNITIVES (1).
Humanité Dimanche – 5 août 2010
Dans l’allocution pour le grand emprunt donnée par Nicolas Sarkozy le 14 décembre 2009, on peut lire « parce qu’avec les meilleures universités du monde nous nous préparons à gagner le combat de la compétitivité ».
Or pourquoi, diable, devrions-nous être compétitifs alors que, loin s’en faut, la compétition n’est pas le mode relationnel assurant au plus grand nombre ce bonheur auquel nous aspirons tous ? Pourquoi nous sentir coupables de refuser, comme la presse et les médias sans cesse nous y invitent, de rendre nos lieux de travail plus guerriers et nos enfants plus performants, alors qu’il nous importe peut-être de voir dans l’autre autre chose qu’un concurrent en puissance ?
Par principe, n’est compétitive qu’une interaction faisant un minimum d’élus et laissant la majorité sur le pavé, une joute dont le classement final n’octroie qu’à quelques-uns les honneurs d’une récompense et la reconnaissance d’autrui. Elle le sera d’autant que le rapport du nombre de vaincus sur celui des vainqueurs est grand, que les premiers prix et la joie du ou des quelques gagnants se trouvant comparables en intensité à la déception cumulée des perdants. Elle fera d’autant plus la liesse des vainqueurs qu’il se trouve peu d’élus à empocher les gros lots. L’intensité du bonheur, même éphémère du vainqueur, ne sera compensée en rien par l’insatisfaction ressentie dès la deuxième place.
Malgré une réalité à ce point incontestable et l’accroissement constant évident, par la prolifération et la diffusion sociale de ce mode de relation, du nombre de « losers »-sur notre planète, force est de constater que la compétition non seulement s’immisce dans tous les recoins de nos vies, mais qu’elle fascine. Et qu’elle fascine autant que ceux que leur talent, leur chance ou leur absence de scrupules ont mené aux premières places. Les sportifs de haut niveau sont parmi les personnages les plus adulés de la planète. Le sport apparaît de plus en plus comme l’archétype relationnel par excellence de nos pratiques quotidiennes, qu’elles se déroulent en training ou en costard cravate. Il demeure le spectacle favori des hommes car ils trouvent là, dans une forme exacerbée, simplifiée, caricaturée à outrance, le mode social par excellence, ce manichéisme de convenance, régulé certes, et qu’ils se doivent de reproduire quotidiennement, mais dans une version qui s’embarrasse de bien moins de règlements, sans arbitre.
Pourtant, combien cruel est-il ce sport quand, pour un seul maillot jaune, la majorité des cyclistes finissent leur carrière dans l’indifférence générale, ramassés par cette voiture glorieusement qualifiée de « balais », terrassés par un infarctus ou crucifiés sur la croix de la tricherie permettant à l’adversaire de l’emporter. Malgré les v½ux pieux du baron de Coubertin, le sport est, après la guerre (sur laquelle il lui arrive de déboucher parfois, en tous les cas dans les gradins), le mode relationnel le plus explicitement et légitimement compétitif, alors même qu’il noircit, par ses défaites et ses victoires, les colonnes des journaux les plus lus et anime l’écran des télévisions championnes, à leur tour, de l’Audimat. Progressivement, insidieusement, il devient le stéréotype social par excellence, celui auquel tous les autres, telles l’école ou la carrière professionnelle, doivent se rapporter.
Au palmarès des sportifs et en matière de popularité, suivent d’assez près les requins de la politique, ceux dont le moteur premier est de « niquer et manger leurs concurrents », leur fougue combative, médiatisée à outrance, participant grandement de leur victoire aux élections, summum de la compétition politique. C’est lorsque les hommes s’entre-tuent pour la tête d’un parti, une élection, une mairie, devant un tribunal, qu’ils brillent sous les sunlights et que les médias leur réservent leur une. À l’issue de longues campagnes pendant lesquelles pratiquement tous les coups sont permis, souvent d’ailleurs émaillées de fraudes, chaque élection est remportée par une poignée d’heureux, au regard du nombre des candidats qui, parfois, s’en trouvent contraints, humiliation suprême, de rembourser ce que leur a coûté une campagne insuffisamment efficace. Nul ne doit s’étonner de voir un ancien président américain pédaler auprès d’un maillot jaune dont la vie est un enchaînement de victoires, d’abord sur son cancer puis dans les cols alpins, un président du Conseil italien propriétaire d’une célèbre équipe de football et un ancien président français, effacé par une armoire à glace, dont la célébrité est due au nombre d’adversaires projetés avec les deux épaules sur un tatami de judo. Ce même président qui, à la suite de la victoire des Bleus lors de la finale du Mondial de football en 1998, a vu sa cote de popularité grimper soudainement, comme par enchantement. Les effets se renforcent et l’esprit de « gagne » des uns rejaillit sur les autres. Par un subtil glissement, une proximité encouragée, il permet à ceux, au seuil de la victoire mais la ligne d’arrivée encore à franchir, de se rapprocher du succès et d’effacer leurs adversaires dans une arène qui, pourtant, aurait plus à gagner de quelques conciliations. Les politiques savent que cette issue favorable d’une compétition qui ne les a concernés en rien s’avère une période bénie pour le passage en douce de mesures impopulaires, car le peuple, saoulé de joie simple, et tout public qu’il est devenu, ne fait plus la différence entre ce qui provoque cette joie et ce qui l’exploite.
La métaphore guerrière a totalement envahi l’économie qui se doit, avant route chose, d’être conquérante, en remportant des marchés sur les concurrents, en proposant des prix compétitifs, en phagocytant les rivaux par une OPA rondement menée, en débarrassant des entreprises les employés à la traîne, non performants, les piètres vendeurs, et misant tout, en revanche, sur les salariés aux dents longues, ceux qui en veulent, qui en ont dans le ventre, employés, vendeurs ou traders du mois... L’économie de marché, aujourd’hui largement répandue et acceptée, est d’essence compétitive, ses adeptes les plus académiques voyant dans cette concurrence (qui par ailleurs se doit d’être « parfaite ») le seul mécanisme possible de régulation et de stabilisation de l’offre et la demande, ordonnant, sélectionnant ou éliminant par un simple ajustement des prix, acheteurs ou vendeurs qui, par malheur, convoitent les mêmes marchés.
Or n’avons-nous donc d’autres choix que de louer cette compétition à laquelle nous ne pouvons ou ne pourrions nous soustraire, sous l’emprise de nos gènes égoïstes ou assujettis aux lois de l’économie ?
Bien d’autres manières d’être sont possibles et souhaitables, évidemment. Je pense, banalement, en compagnie de beaucoup d’autres, et qui le défendent, eux, depuis des siècles, qu’a peser le pour et le contre, la compétition est davantage nocive que bénéfique au règne humain, qu’elle n’a rien d’inéluctable, même s’il n’est pas évident d’enrayer sa progression épidémique. Une pincée de compétition, parfaitement contrôlée, soigneusement bridée, et dont l’enjeu reste le bonheur de tous possède quelques vertus. La compétition a certes quelque chose de très attirant, un côté piégeant dont nous faisons tous les frais aujourd’hui, au vu des inégalités sans frein auxquelles elle nous expose. Elle est contagieuse et bien évidemment sourit à une minorité, devenue très influente, tant ses membres bénéficient des résultats, et qui fera dès lors l’impossible pour préserver un mode relationnel qui lui rapporte tant. Par la simplicité de sa mise en ½uvre, son efficacité calculatoire, elle a certes d’incontestables vertus régulatrices et reste un moteur indéniable de progrès. Elle peut contribuer, s’exerçant entre plusieurs groupes d’individus, à renforcer la cohésion parmi les membres d’un groupe au détriment de tous les autres. Mais tout cela à quel prix ! Et ses dégâts sur le bien-être et le moral humain, pour ne pas parler de l’environnement, de l’air qu’on respire, sont aujourd’hui trop importants pour que nous ne décidions d’y mettre un sérieux coup de frein.
L’homme n’est que potentiellement programmé par sa biologie, une biologie que rien ne prédestine à la lutte et à l’égoïsme, et qui recèle en son sein et dans ses connexions cérébrales, de quoi le guider vers plus de générosité ou plus de malveillance, en fonction- pour l’essentiel, de l’environnement social dans lequel il baigne et dont il est évidemment partie prenante quand il s’agit d’autrui. En réponse à tous ceux qui considèrent la compétition comme inscrite dans le génome et les synapses humains, il importe d’entamer la dénaturation du fait compétitif. C’est le contexte qui fait l’apôtre ou le soldat, et il nous revient de favoriser les situations dans lesquelles le besoin de l’autre s’impose naturellement. L’animal est de nature bien plus coopérative que l’on persiste à le croire malgré les évidences qui se multiplient dans les laboratoires d’éthologie et le récit des psychologues animaux. De surcroît, l’homme, par son réseau cérébral d’une densité extraordinaire dispose de cette faculté unique de se projeter autrui et de devenir de ce fait, un être moral, capable d’évaluer l’effet de ses actions sur ceux qui l’entourent et de se préoccuper de leur bien-être tout autant que du sien. Ce cerveau à la connectivité foisonnante est le secret de cet universalisme, de cette capacité à se projeter au plus loin de son être et de l’instant présent, au plus près des autres, dans le passé et le futur, condition fondamentale pour qu’une attitude coopérative l’emporte définitivement sur la compétition. Que le comportement de l’un, volontairement ou non, marche sur les plates-bandes psychologiques de l’autre oblige au positionnement moral, parfois juridique, enrichi par tant de siècles de philosophie. Que l’homme s’accommode mieux de fraternité que d’affronts semble couler de source. Qu’il fasse mieux vivre dans une famille que dans un stade de foot, qu’un geste, qu’une attitude ont d’autant plus de valeur qu’ils ne s’exécutent au seul profit de leur auteur, ne sont là qu’évidences, que tant de philosophes, tant de moralistes, de romanciers, ont écrites, clamées avec fougue et force d’arguments. Pourquoi s’évertuer à leur donner tort ?
(1) Auteur de « Haro sur la compétition » -Éditions PUF
(Presses universitaires de France).
28 euros.
article publié avec l’autorisation de l’auteur