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Lettre aux auteurs altermondialistes

De la cohérence chez les auteurs engagés pour une autre mondialisation

Suite à la parution du dossier sur l’édition in Le Monde diplomatique, je souhaite ouvrir un débat sur le choix d’un éditeur par des auteurs comme José Bové, Suzan George, Maud Marlowe, etc. qui plaident pour une autre mondialisation. Voici ma contribution à ce débat.

J’ai bien apprécié ce dossier, qui montre la mainmise du groupe Hachette, avec ses filiales et désormais Vivendi Publishing, bien que ça ne soit pas encore définitif, sur l’édition et la diffusion française. Je me permets de poursuivre en posant la question : et si l’on passait aux actes ? Une belle analyse : oui, la vision est nécessaire pour guider l’action. Ensuite quelle cohérence entre les discours, les valeurs, et les actes ?

Je m’adresse donc aux auteurs : vous qui dénoncez le système néo-libéral et sa concentration capitaliste, pourquoi vous faites-vous éditer par Hachette - Matra ou ses filiales ?

Chers auteurs, si je me permets de vous interpeller sur votre cohérence, sur vos choix d’éditeurs, je le fais sans amertume mais comme une invitation. Modestement, mes vingt ans d’édition me permettent de vous alerter ; j’ai aussi l’expérience dans le domaine de la musique, où les mœurs sont un peu plus barbares, mais elles ne font que précéder celles des livres.

Avant de n’avoir plus que le choix entre la World Company et la World Company, donnez donc vos textes à des éditeurs indépendants, qui partagent votre engagement. Je ne suis pas seul, heureusement, donc vous avez un éventail qui respecte vos affinités. C’est un choix pour la biodiversité culturelle. Je souligne que certains auteurs l’ont fait (courageux ? ou simplement cohérents ?) ; d’autres se sont même auto-édités. Posons-leur la question et écoutons leur point de vue.

Tu affirmes, José, que « nous ne sommes pas des marchandises », sauf que tu te livres ensuite à Hachette-Matra, pour qui tu es un bon produit marketing, et que tu alimentes grassement.

On me dit : « Oui, mais c’est pour toucher plus de monde, car plus de puissance. » Certes, c’est un argument. Et pourtant... Sortons un peu des clichés

 

D’abord dans le court terme :

- La presse est certes attentive (propriétaires obligent) et va médiatiser fortement un José Bové. Mais que fera-t-elle pour Noam Chomsky, Vandana Shiva et autres auteurs un peu moins « people », vos confrères ? Très peu. De mon côté, avec un auteur d’acabit médiatique qu’est la CRIIRAD, L’atlas des contaminations radioactives a obtenu une excellente couverture presse-radio-télé, non seulement après la conférence de presse mais pendant toute l’année 2002.

- Au niveau des libraires : sans entrer dans les détails, sachez bien que seuls les majors ont une remise confortable auprès de la World Company. Nombre de libraires plus modestes, parmi lesquels on trouvera les militants, devront se contenter d’une remise très basse et du mépris coutumier en plus. Cf. le syndicat des libraires de France dans Le Monde du 31 janvier 2003 : « C’est actuellement Hachette qui se montre le moins souple dans la mise en œuvre de la pratique des remises aux libraires. L’opacité de ses conditions commerciales, la difficulté pour trouver un interlocuteur, et la dégradation générale du montant des remises souvent unilatéralement imposées, sont symptomatiques ». Ici encore, la machine est à l’œuvre.

- Le tissu associatif aura le plus grand mal à se procurer ces livres pour une vente militante. Dans ce secteur, les éditeurs indépendants sont au contraire de la World Company, nettement mieux implantés, et de surcroît présents sur nombre de salons et manifestations. C’est ici qu’une grande sensibilisation se fait, et sur le long terme.

- Les chiffres de vente : soyons concrets et comparons nos chiffres. Les miens sont publics pour qui veut. Sachez que nombre d’éditeurs spécifiques indépendants réalisent de meilleurs scores que les majors. Peut-être parce qu’eux ne peuvent pas se permettre de sacrifier 8 titres sur 10 après avoir occupé en vain, mais de façon dominatrice, les rayons des libraires. Qui se met autour d’une table pour comparer nos chiffres ?

- La relation humaine est sensiblement différente, ce sont les auteurs qui en témoignent ! En effet, loin d’être considérés comme un produit marketing qui n’a plus rien à dire dès la signature du contrat, « on extrait le jus de citron puis on oublie », les auteurs sont au contraire étroitement associés, comme partenaires, dans une démarche de coopération, chez des éditeurs engagés et indépendants.

Dans le long terme :
Si je reconnais certains avantages à la World Company dans le court terme, il me semble qu’à long terme les éditeurs indépendants présentent bien davantage d’atouts et de cohérence pour ces auteurs.

- La World Company préfère vous séduire pour vous compter dans ses rangs : d’abord certains d’entre vous sont de bons produits marketing, ensuite c’est plus facile de vous contrôler. « Non, non, non, dites-vous, j’ai pu écrire ce que j’ai voulu ! ». Là, vous me paraissez naïfs, et on en reparlera dans quelques temps.

- Pendant ce temps, la World Company accroît toujours sa puissance, freine l’expression d’autres voix (par l’occupation des rayons en librairie et des médias, entre autres), en rachète certains, et en fait disparaître d’autres. Autour de la mégalopole, la terre brûlée.

- Enfin, la World Company ne conservera à son catalogue que les « meilleurs » titres, et les lecteurs ne trouveront rapidement plus les autres, qui seront passés au pilon, bonjour l’écologie...

Je crois utile d’alerter les lecteurs, lesquels demandent à juste titre, après avoir lu de brillantes analyses : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » Ils peuvent choisir d’acheter de préférence chez certains éditeurs indépendants. Entre autres.

Un éditeur pas du tout résigné, Yves Michel.
Éditions Yves MICHEL

PS. Un cas de conscience se pose plus cruellement pour des éditeurs qui ont fait un magnifique travail et qui ont été rachetés par la World Company. J’ignore si ce fut à leur corps défendant, mais c’est tragique. L’hégémonie de la World Company rend plus vulnérables certains d’entre nous. Saurons-nous mieux résister à l’appât des sucreries ? L’avenir le dira, mais ce sera plus facile ensemble, c’est sûr !

Yves MICHEL - ymichel@souffledor.fr - 04 92 65 52 24


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1 contributions :

  • GODEFROY - 16 mars 2007 - Lettre aux auteurs altermondialistes
    Qu’il s’agisse de l’édition ou d’autre secteurs d’activité la concentration nationale ou internationale est facteur de formatage des êtres humains et des peuples, à partir de là l’hégémonie touche tout ce qui fait leur différences, leurs idées, leur langue, leur histoire etc... Tout cela dans un seul objectif le profit financier, je me pose donc une question, comment le mouvement alter mondialisme peut il combattre le capitalisme quand son représentant crache à chaque foi qu’il en à l’occasion sur le PCF ? Ne se trompe t’il pas d’ennemi ? Les événements près électoraux nous le montrent, pour faire face à ce problème comme à d’autres les forces qui mettent en cause le capitalisme ont intérêt à ce serrer les coudes à moins que ce combat ne serve en fait de façade et ne contribue qu’à affaiblir une gauche qui à déjà bien du mal à ne pas ce laisser entrainer dans le renoncement aux valeurs et idéaux qui ont étés ceux des progressistes français. Je sais que ceci est un peu hors votre sujet mais je n’ai pas trouvé le site de José BEAUVE. Cordialement P.G

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Date de publication : 14 juin 2004

 
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