Sous la bannière bleu-blanc-rouge, la couleur sang des travailleurs agricoles
En agriculture moderne, il y a Almeria, en Espagne et ses conditions de travail et de pratiques d’un autre âge, celles d’un système de production intensif, polluant et déshumanisé. En avril 2007, la sortie sur les écrans du documentaire belge de Jawad Rhalib « El Ejido, la loi du profit » a ranimé la question des conditions sociales des ouvriers agricoles en Europe et en particulier celles des migrants économiques. Près d’Arles, en France, des situations d’une grande précarité imposées aux ouvriers agricoles nous renvoient également à un autre siècle.
Potager artificiel de l’Europe
Almeria, province espagnole côtière de l’Andalousie, est le témoignage d’un désert transformé, en 20 ans, en la plus importante concentration de culture sous serres en plastique au monde dont sont issus des millions de tonnes de tomates, melons, poivrons, courgettes...qui se retrouvent dans les assiettes du monde entier. Le film montre la réalité des migrants marocains à El Ejido et pointe celle d’un modèle d’exploitation industrielle, de la traite des êtres humains imposée par les exigences de la mondialisation. L’envers du miracle économique, du potager artificiel de l’Europe été comme hiver, ce sont 17.000 hectares de terre bâchée pour 14 000 bras d’immigrés, « dont 40 % de sans-papiers ».Cette population installée dans une grande précarité qui assume son quotidien de clandestins sans céder à l’appel du pays sous des toits surchauffés, est constituée de migrants venus du Maroc, de Roumanie, de Russie, du Mali et du Sénégal qui cueillent les tomates, les fruits et légumes dans des températures dépassant les 40°. C’est l’histoire de la dégradation des conditions de vie, de l’environnement et des rapports humains. El Ejido est aujourd’hui la troisième ville la plus riche d’Espagne, avec 40.000 immigrés légaux et environ le même nombre d’immigrés clandestins. La plupart n’ont pas de contrat de travail et vivent dans des conditions si intolérables que des émeutes ont éclaté en 2002 et en 2004. L’Espagne est l’un des derniers pays d’Europe à passer de fournisseur de travailleurs migrants à exploitant de ceux-ci.
Du soleil andalou aux assiettes maculées de Provence
El Ejido produit des millions de tonnes de légumes chaque année, dont une bonne partie est exportée vers le reste de l’Europe, notamment l’Allemagne, la France et la Grande Bretagne. Les rêves d’Eldorado des travailleurs et la demande des consommateurs occidentaux pour des fruits et des légumes hors saison tendent à se conjuguer pour la pérennité de zones de productions maraîchères industrielles telles qu’El Ejido. Car un peu plus au Nord, pas très loin de cet apartheid sous plastique subsistent des zones de production intensive qui dégradent considérablement les conditions de vie des travailleurs. Le développement spectaculaire des cultures sous serre, en Europe, repose sur la surexploitation d’une communauté immigrée à laquelle est contestée la simple revendication de ses droits sociaux.
Les Bouches-du-Rhône emploient plus de 25% des contrats relevant de l’Office des Migrations Internationales (O.M.I.). Cet établissement public de recrutement en France des travailleurs de toutes nationalités ½uvre ici, essentiellement, dans l’arboriculture, la vigne et le maraîchage. Une « réussite » économique qui repose sur une main-d’½uvre africaine inépuisable et bon marché, à laquelle les exploitants dictent leurs conditions sans difficulté. En 2004, l’OMI des Bouches-du-Rhône a perdu un procès concernant des travailleurs tunisiens et marocains qui demandaient une application plus stricte du code du travail français. L’origine de ce mouvement à St Martin de Crau était liée au non-paiement d’heures supplémentaires ; s’y ajoutent l’interdiction de toute revendication, sous peine de ne pas être repris l’année suivante, le non droit aux caisses d’allocations familiales, de chômage et de retraite, le non accès aux caisses de santé pendant la période travaillée, des conditions de logement dégradantes, et aucunes perspectives de progression de carrière et de salaire. En 2005, l’Agence Nationale de l’Accueil des Étrangers et des Migrations (ANAEM) remplace l’OMI sans bouleverser la donne, le contrôle des flux des saisonniers s’accélère.
« L’assiette sale »
Le documentaire de 80 minutes de Denys Piningre, « l’assiette sale » explore les situations d’esclavage moderne qui perdurent aujourd’hui et dans lesquelles se retrouvent comme acteurs principaux des ouvriers agricoles saisonniers. Filmé et réalisé entre Marseille, Arles, Fès et la région du Rif au Maroc, l’assiette sale, revient sur les conditions de travail peu enviables des quelques 5 000 ouvriers saisonniers étrangers qui font vivre l’agriculture locale. Un scénario contemporain qui subsiste mêlé aux dangers sanitaires et aux mécanismes des grandes surfaces qui entretiennent les conditions de travail indignes des ouvriers agricoles et nous invite à la recherche d’alternatives écologiques et économiques.
Selon Denys Piningre, ce film a été réalisé « pour fustiger les pratiques de l’agriculture intensive dans les Bouches-du-Rhône (et au-delà...), dénoncer l’exploitation des saisonniers qui en sont la cheville ouvrière, montrer la main mise des centrales d’achat de la grande distribution sur les prix et le formatage de nos fruits et légumes, et... heureusement aussi, donner un coup de projecteur sur les alternatives à ce système suicidaire, qui n’est autre que la conséquence de la politique libre-échangiste dominante. »
Un documentaire qui participe à l’éducation des consommateurs, à leur poser plus de questions sur les produits qu’ils achètent, et peut-être même les boycotter, à rompre avec l’agriculture productiviste qui dégrade durablement les sols et ses hommes. Un modèle agricole dominant qui nourrit grassement chaque jour un peu plus la grande distribution et ses actionnaires en jouant avec le destin de milliers vies humaines ...
Gwel@n pour Consom’Solidaire
Septembre 2007
Agenda : Projection-débat du film « L’assiette sale » le 18 septembre 2007 (20h30) à Paris
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