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Tête de gondole

Wal-Mart, numéro un mondial de la distribution, serait la plus grande entreprise du monde. Ce champion des prix bas doit son succès à une vision toute particulière du droit des travailleurs. Balade dans son rayon social.

« Si vous voulez un business florissant, vos gars doivent sentir que vous travaillez pour eux et non qu’ils travaillent pour vous. » Cette devise à l’accent paternaliste est celle de feu Sam Walton, fondateur des boutiques Wal-Mart en 1962. Depuis, la maison a grandi : 1 450 hypermarchés aux États-Unis, 4 750 magasins dans le monde, 256 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2003, soit l’équivalent du PNB de la Belgique et un bénéfice net de 9 milliards de dollars, en hausse de 14 % par rapport à 2002. Plus grande que General Motors ou ExxonMobil, Wal-Mart serait devenue la plus grosse entreprise du monde et le plus gros employeur aux États-Unis et au Mexique. À l’opposé de ces chiffres mirobolants, les salaires des employés font pâle figure. Selon le UFCW (fédération des syndicats du commerce et de l’agroalimentaire), un employé lambda de la chaîne ne travaille pas plus de 28 heures par semaine, payées au minimum 7,50 dollars de l’heure. Soit un salaire annuel de 11 000 dollars (moins de 9 000 euros), presque 3 000 dollars (2 400 euros) en dessous du seuil de pauvreté pour une famille de trois personnes. Conformément au système en vigueur aux États-Unis, Wal-Mart propose bien une assurance-maladie payante à ses salariés. Mais le programme est si cher que seulement 38 % du personnel peut se l’offrir. Employé de la firme, Chad Jordan dilapide 4 500 dollars par an, le quart de son salaire, pour assurer sa famille. Barbara Mitchell, atteinte par une maladie des yeux, risque la cécité dans quelques années, à moins de suivre un traitement inabordable, même avec l’assurance maison. Ceux qui ne peuvent pas souscrire la couverture maladie vivent sans filet, à leurs risques et périls. Même précarité absolue pour la retraite : toujours selon le UFCW, 80 % des capitaux retraites accumulés par les employés sont investis en actions Wal-Mart, exposant les souscripteurs aux mêmes risques de banqueroute que les travailleurs d’Enron.

Face à cette paupérisation, une partie des « associés » Wal-Mart tentent de s’organiser. C’est une tâche risquée étant donné la politique antisyndicale agressive de la direction. Wal-Mart emploie une équipe de 70 personnes à plein temps pour empêcher les contestataires de s’unir. Les managers sont, eux, spécialement formés pour détecter les employés enclins à protester. Stan Fortune, ex-directeur de magasin, a expérimenté le droit du travail selon Wal-Mart. « Je croyais qu’il s’agissait de résoudre les problèmes de mes travailleurs. Mais j’ai réalisé que Wal-Mart m’utilisait pour dresser le profil des meneurs et savoir s’ils se rapprochaient des syndicats. Auquel cas il fallait les virer. » Aujourd’hui, même si les syndicats enrôlent des salariés de Wal-Mart, aucun hypermarché n’est officiellement syndiqué. La loi américaine exige en effet que 30 % des employés d’un magasin signent d’abord une autorisation de principe pour l’implantation d’une organisation syndicale. Le Bureau national des relations du travail tient ensuite une élection dans l’établissement. Si la majorité des travailleurs votent pour, le syndicat négocie un contrat soumis à l’approbation des employés. Ce chemin de croix permet à la direction de repérer les « mauvais » votants et de les muter ailleurs, comme ce fut le cas pour neuf bouchers d’un hypermarché de Jacksonville, au Texas.
Contre le mépris du droit social affiché par la direction, les actions juridiques commencent à fleurir. Force est de constater qu’au rayon justice, les affaires tournent au vinaigre pour Wal-Mart. L’État de l’Oregon vient de condamner l’entreprise à régler les heures supplémentaires non payées de 83 employés. Une quarantaine d’actions similaires sont en cours dans le pays. S’y ajoute l’arrestation, fin 2003, de 300 travailleurs illégaux dans 61 magasins américains de la firme, répartis dans 21 États. En cours de traitement par le Bureau national des relations du travail, citons encore les managers femmes contraintes d’accompagner leurs clients dans des clubs de strip-tease, les intimidations, menaces et licenciements contre les travailleurs syndiqués ou la surveillance des employés.

La société civile n’est pas en reste dans la contestation. La Californie, jusqu’alors épargnée par la firme de l’Arkansas, s’apprête à accueillir 40 hypermarchés Wal-Mart. Les habitants d’Inglewood City ont déjà refusé l’installation de la chaîne par un vote au conseil municipal. Mort du petit commerce de proximité, salaires de misère et nuisances dues au trafic en hausse effraient les riverains. À l’international aussi, les critiques fusent. En Allemagne, où elle est implantée, la chaîne a refusé de reconnaître le plus grand syndicat national du commerce et d’adopter l’accord collectif de cette branche. L’organisation non-gouvernementale britannique Oxfam dénonce les conditions de travail de plus en plus difficiles imposées par les grands groupes aux employés de leurs fournisseurs dans les pays pauvres. Wal-Mart et d’autres sont ainsi priés de « changer radicalement leur façon de travailler ».
Malgré ces nombreux avis de tempête et la grogne de ses soutiers, le paquebot Wal-Mart croise sur une mer d’huile : les ventes de février devraient augmenter de 3 à 5 % dans les magasins ouverts depuis au moins un an. Toujours grâce à la vieille recette de Sam Walton, « des prix bas tous les jours », et à sa conséquence directe, le dépouillement des employés. « Faisons confiance à l’entreprise, nom de Dieu ! », aboyait le patron du Medef Ernest-Antoine Seillière en janvier dernier. La plus grande d’entre toutes, vitrine sinistre de la fameuse « entreprise », donne plutôt la nausée.

Xavier Frison
Politis - 26 février 2004

Le cycle infernal

« Pourquoi les gens font-ils leurs achats dans ces monstres ingouvernables ? » Floyd J. McKay, éditorialiste au quotidien Seattle Times, tente de déchiffrer la logique du système Wal-Mart. « Les gens y vont pour les prix bas, à cause des standards de vie déclinants des salariés, estime-t-il. Ceux qui travaillent pour un salaire et une mutuelle minimum n’ont pas d’autre choix que d‘aller vers les prix les plus bas. » Au sujet des fournisseurs étrangers de Wal-Mart, Floyd J. McKay juge que ce sont « autant d’emplois perdus qui poussent les travailleurs à accepter des jobs au salaire le plus bas. Ils sont happés par la promesse des biens à bas coût de Wal-Mart alors qu’en réalité, ils soutiennent les compagnies qui causent leur propre misère économique. »


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Date de publication : 5 mars 2004

 
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