Pouvoir d’achat ... Pouvoir d’agir
Citoyens Consommateurs pour un développement a
dimension humaine :
Acheter malin ... et responsable !
conférence-débat organisée par ATTAC
95 le 20.09.1999
accueillie par le Théatre 95,
Cergy-Pontoise
Les initiatives citoyennes
dénonçant les pratiques sociales et environnementales (menace de boycott,
atteinte à l’image de marque, etc.) réussissent à amener des entreprises à
réviser leurs politiques sociales et environnementales.
Mais aussi, par ses choix de
consommation, quotidiens ou ponctuels, chacun peut décider de soutenir
des pratiques sociales, économiques, environnementales qui visent un
développement durable sur notre planète et le bien-être de tous ses habitants.
Le choix de consommation est aussi
un outil de la démocratie :
Comment se
réapproprier cette part de décision sur le devenir de notre monde?
Avec la participation de :
·
Françoise
Vanni - Agir Ici
·
Martial
Cozette - Centre Français d’Information
sur les Entreprises
·
Anne
Olivier - Artisans du Monde
·
Victor
Ferreira - Max Havelaar
·
Gabriel
Dewalle - La Confédération Paysanne
·
Dominique
Schalck - La Nef
Animation : Véronique Gallais -
ATTAC 95
ATTAC
95 - c/o Maison des Associations - 7 place du petit Martroy - 95300 Pontoise
attac95@attac.org -
consommaction-attac95@attac.org
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ATTAC (Association pour une Taxation
des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens)
9bis, rue de Valence - 75005 Paris -
Tél.: 01 43 36 30 54 - http://attac.org - e-mail : attac@attac.org
SOMMAIRE
page thème
3 Introduction
Conférence
4 Qu’entend-on
par consommation citoyenne ou responsable?
5 Peut-on
définir la qualité sociale et environnementale ?
6 Transparence
des entreprises
7 Qu’est-ce
que le commerce équitable ?
8 Quelle
sera l’influence du citoyen-consommateur dans les années qui viennent ?
9 Quel
est l’impact de votre action à la fois au Nord et au Sud ?
Le
développement durable, est-ce la même chose pour tout le monde ?
10 Faudrait-il réinventer le commerce équitable pour
l’agriculture européenne?
Quel
est le pouvoir du consommateur actuellement et comment aller au-delà ?
11 Qu’est-ce
que l’épargne solidaire ?
Débat
12-14 La réponse du consumérisme est-elle adaptée ?
Les
initiatives citoyennes ne risquent-elles pas d’être récupérées ?
14-16 N’y
a-t-il pas au Sud un risque de déséquilibre entre ceux qui bénéficient
du commerce
équitable
et les autres?
Etre
consommateur responsable, n’est-ce pas une affaire de riches ?
Les
coûts cachés de l’agriculture intensive
16 Image marketing, producteurs et consommateurs
17 Consommation culturelle, multiplexes
17-18 Le commerce
équitable peut-il être la porte ouverte aux traffics et à la corruption
au
Sud?
Peut-on
imaginer non seulement des labels, mais des anti-labels, des blâmes ?
Ne
pourrait-on organiser des boycotts de produits ?
18-19 S’agit-il de s’opposer au système ou d’aménager le
système ?
Quels
sont les risques pour les acteurs de ces initiatives alternatives ?
19-20 Que faites-vous pour être enfin vraiment connus ?
20-21 Les
grandes entreprises ne vont-elles pas récupérer ces revendications en
communiquant,
au
détriment des petites entreprises, peut-être plus vertueuses ?
21-22 Comment vous positionnez-vous face à la concentration
des entreprises ?
22 Contacts
23 Bibliographie
24 Revues
/ lettres d’information
Introduction
Quelques mots sur ATTAC
ATTAC est née en juin 1998 à l’initiative de quelques
revues (Monde diplomatique, Charlie Hebdo, Politis, Témoignage chrétien,
Transversales) suite à un article d’Ignacio Ramonet dans le Monde diplomatique.
L’idée première de l’association était la proposition
de l’économiste américain Tobin d’instaurer une taxe sur les transactions
financières pour lutter contre les flux spéculatifs déconnectés de
l’économie réelle. C’est en fait l’origine du nom de l’association :
Association pour la Taxation des Transac-tions
financières pour l’Aide au Citoyen.
De façon plus générale, ATTAC lutte pour replacer
l’Homme au centre de l’économie, contre la logique dominante de l’argent et du
profit. L’urgence étant actuellement la vigilance par rapport à l’OMC
(organisation mondiale du commerce), le pouvoir croissant des sociétés
transnationales et les négociations sur les échanges internationaux (Millenium
Round) qui vont commencer en novembre, et qui menacent de marchandiser toutes
les formes d’activité humaine (y compris l’éducation et la santé, par exemple).
ATTAC, c’est entretemps un mouvement international,
avec plus de 12 000 adhérents, 120 groupes locaux, un groupe ATTAC à
l’Assemblée Nationale, un autre au sein de l’Union Européenne, des plate-formes
dans plusieurs pays.
En France, une trentaine de municipalités ont signé
la charte d’ATTAC.
Pourquoi une conférence-débat sur la consommation
responsable?
Parce que nous sous-estimons souvent le pouvoir
dans notre porte-monnaie, et parce que le choix de consommation peut
aussi être un outil de la démocratie.
Parce que, parallèlement à la mobilisation
“ contre ” ou “ pour ” vers l’extérieur, il nous paraît essentiel
que chacun(e) d’entre nous reste vigilant(e) sur ce qu’il/elle fait de son argent
Nous sommes particulièrement heureux d’être
accueillis ce soir par Joël Dragutin dans son Théatre 95. En effet, il nous a
semblé naturel de nous adresser à lui, compte-tenu de son travail sur les
mythologies contemporaines et des conférences qu’il organise par ailleurs dans
ce théâtre.
Ce soir, nous avons donc invité des organismes qui
travaillent pour faire vivre des termes de l’échange différents :
·
Françoise Vanni pour Agir
Ici, qui orchestre des campagnes de sensibilisation et de
pression,
·
Martial Cozette pour le CFIE, qui mène une veille sur les pratiques sociales
et environnementales des grandes entreprises,
·
Anne Olivier pour Artisans
du Monde, qui depuis 25 ans importe et distribue des produits du
commerce équitable, avec actuellement 75 points de vente,
·
Victor Ferreira pour Max
Havelaar, qui labellise et oeuvre pour faire référencer des
produits du commerce équitable également dans les grands réseaux de
distribution,
·
Gabriel Dewalle pour la Confédération Paysanne,
qui lutte depuis plus de 10 ans pour une autre politique agricole, et qui est
souvent venue au centre de l’actualité ces derniers temps.
·
Dominique Schalck pour la NEF, qui depuis 20 ans oeuvre
pour rendre possible le financement de projets alternatifs, souvent refusés par
les banques traditionnelles. Actuellement société financière adossée au CREDIT
COOPERATIF, elle est sur le point de devenir une banque à part entière.
ATTAC95
: Qu’entend-on par “ consommation citoyenne ”?
Françoise Vanni (Agir Ici)
Les termes de consommation citoyenne,
consommation responsable ou consomma-tion engagée font référence
à un mouvement d’opinion qui émerge assez nettement ces dernières années.
C’est un mouvement de consommateurs qui intègrent
dans leurs critères de choix de nouvelles exigences. Ils ne se contentent
plus de faire leurs achats simplement en fonction du prix ou des
caractéristiques propres du produit mais intègrent des critères plus globaux
comme l’environnement, les droits de l’homme, etc.
Ainsi, les consommateurs commencent à se rendre
compte qu’il existe une interdépendance entre ce qu’ils font au quotidien en
achetant et ce qui se passe dans le monde à un niveau plus global. En
faisant leurs courses, ils peuvent, finalement, intervenir à leur niveau et commencer
à modifier les choses.
En choisissant un produit plutôt qu’un autre, une
chaîne de distribution plutôt qu’une autre, les consommateurs peuvent avoir un
impact très direct sur les pratiques de production.
Il suffit qu’un mouvement de consommateurs dénonce
les pratiques d’une grande entreprise, décide de la boycotter, dénonce des
violations directes de l’homme au travail (on l’a vu récemment avec Benetton en
Italie), pour que cela ait un impact sur la marque.
En retour, les entreprises, les marques, les magasins
y sont de plus en plus sensibles et font attention.
Il faut mentionner aussi les études de l’OIT
(Organisation Internationale du Travail). Elles montrent qu’en fait ce qui
se passe au niveau global, dans le tiers-monde par exemple, est directement lié
aux pressions des donneurs d’ordre étrangers, que ce soient les grandes
multinationales, les institutions financières internationales, etc.
C’est à nous qu’il revient finalement de voir comment
agir sur ces donneurs d’ordre en utilisant simplement notre pouvoir d’achat.
Cette prise de conscience est assez récente, et c’est
vrai que pour arriver à des résultats, il faut une grande sensibilisation, une
grande organisation, se fédérer.
Cependant, ce mouvement a bien évolué en France. Un
certain nombre d’études réalisées ces dernières années montrent que de plus en plus de
consommateurs chez nous y sont sensibles. Aujourd’hui, on estime que plus de
2/3 des Français sont prêts à favoriser des produits pour lesquels ils sont
sûrs qu’ils ont été fabriqués dans des conditions sociales convenables.
Il en est de même pour le travail des enfants. On
sait que quasiment la totalité des gens le désapprouvent et sont prêts à
boycotter des produits qui seraient fabriqués par des enfants.
C’est donc un mouvement qui avance. Cependant, il
faut ensuite passer à l’acte véritablement.
C’est ce que nous essayons de faire avec le Collectif
“ L’éthique sur l’étiquette ”. Il existe depuis plus de
3 ans, regroupe aujourd’hui plus de 50 associations de consommateurs et
syndicats, et mène des campagnes justement pour essayer de sensibiliser et de
renforcer notre mouvement, de fédérer les gens en les incitant à interpeller
les grandes entreprises.
En fait, il y a deux objectifs :
·
faire avancer l’information
et la sensibilisation sur le lien entre ce que nous faisons ici en
effectuant des achats et ce qui se passe dans le tiers-monde en termes des
Droits de l’Homme au Travail,
·
pousser les
entreprises à avancer dans cette
voie en s’engageant elles-mêmes à respecter les droits de l’homme au travail et
à les faire respecter dans les filières de production auprès desquelles elles
s’approvisionnent.
ATTAC95
: C’est aussi le problème de la garantie, on a besoin de s’assurer de
la qualité réelle en termes sociaux ...
Françoise Vanni : Absolument. Tout cela bien sûr doit être contrôlé par un organisme
indépendant.
Sinon, cela ne sert pas à grand chose.
La campagne française est en fait le maillon français
d’une campagne internationale qui existe dans la plupart des pays
européens, la “ Clean Clothes Campaign ”. Les pétitions que
nous avons fait circuler ont connu un succès grandissant. La dernière campagne
a recueilli 140 000 signatures.
Pour nous, c’était un succès, et c’est le résultat
d’un très long travail de sensibilisation.
Auprès des décideurs, les résultats ont été
croissants également. Nous avons ciblé différentes entreprises pour leur
demander de se doter de codes de conduite et les engager à respecter les
chartes de l’OIT (travail des enfants, travail forcé, liberté syndicale, etc.).
Un certain nombre d’entre elles se sont engagées, mais c’est un très long
processus. Cependant, à ce jour, pour aucune d’entre elles on ne peut dire : on
a abouti, c’est parfait, on peut consommer les yeux fermés, on est sûr que l’on
consomme de manière responsable et solidaire.
Nous nous sommes également beaucoup adressés aux décideurs
publics.
Si la responsabilité des entreprises est certes
importante, les pouvoirs publics ont leur rôle à jouer en termes de régulation,
de législation. Nous avons travaillé en collaboration avec les décideurs
européens et français. Les choses avancent petit à petit.
Au niveau du Parlement Européen, une résolution a été votée au mois de janvier, par
laquelle le Parlement Européen invite la Commission à travailler à la création
d’un label social, une sorte de norme européenne permettant aux consommateurs
de se repérer (puisqu’elle identifierait les produits qui respectent les droits
de l’homme au travail) et de faire leur choix en connaissance de cause. Mais ce
n’est qu’une résolution. Il faut donc maintenant pousser les instances
bruxelloises sur cette voie.
Au niveau français, nous en sommes pratiquement au même stade. Le Parlement a voté
récemment une loi concernant les fournitures scolaires, qui invite les
établissements scolaires à se fournir en produits avec zéro travail des
enfants.
Mais, là encore, c’est une loi et ce n’est pas du
tout facile de la faire entrer dans les faits, d’obtenir des décrets
d’application et de la rendre possible. Tout le chemin reste à faire.
ATTAC95
: Donc, AGIR ICI fait partie du Collectif “ L’éthique sur
l’étiquette ”. Parallèlement à cela, vous organisez des campagnes vers
les consommateurs, pour que les consommateurs se mobilisent ?
Françoise Vanni : En fait, ce n’est pas en parallèle, c’est la même chose. Au sein du
Collectif “ L’éthique sur l’étiquette ”, nous lançons des campagnes
en direction des consommateurs depuis 3 à 4 ans, pour les sensibiliser et les
inviter à agir de manière responsable dans leurs actes de consommation, les
inviter à interpeller les entreprises, à user vraiment de tout leur pouvoir de
pression pour inciter les entreprises à avancer.
*******
ATTAC95
: Pouvez-vous nous dire précisément ce qu’est la qualité sociale et
environnementale, peut-on la définir, existe-t-il des normes ?
Martial Cozette (CFIE)
Non, il n’y a pas de normes précises.
Mais cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas la
définir.
Les grandes entreprises ont de plus en plus de
pouvoir, on le sait.
A côté de cette étendue des pouvoirs, il y a un
paradoxe. Deux années de suite, une enquête de l’Usine Nouvelle révélait que
pour 70% des Européens, les intérêts des grandes entre-prises vont à l’encontre
de leurs intérêts. Alors, on se pose vraiment des questions : comment se
fait-il que leur pouvoir augmente et que leur image se détériore de plus en
plus dans l’esprit du public? C’est un paradoxe pour lequel il n’y a pas
tellement de réponses, mais vis-à-vis duquel on peut tout de même réagir.
On s’aperçoit que les entreprises réagissent à la
pression de l’opinion, comme l’indiquait Françoise. La pression de l’opinion
n’est pas toujours très importante mais elle est relayée par les medias.
D’ailleurs, si un grand nombre de grands patrons utilise des termes un peu
flatteurs : développement durable, environne-ment, etc., c’est parce qu’ils
prêtent attention aux opinions et aux réactions. Et ils ont raison d’y prêter
attention, parce que non seulement nous pouvons intervenir en tant que
consommateurs mais nous pouvons intervenir aussi à d’autres niveaux : en tant
qu’inves-tisseurs, actionnaires, par exemple.
Il y a donc un certain nombre de lieux où il est
possible d’actionner des leviers qui font que la qualité sociale, ou sociétale,
peut progresser.
Il existe dans le monde un certain nombre
d’organismes qui commencent à travailler sur ces questions.
Au CFIE (Centre Français d’Information sur les
Entreprises), nous essayons d’oeuvrer dans ce domaine en analysant les
“ performances sociétales ” des entreprises. Certaines se comportent
mieux que d’autres. Nous pensons que, justement, en mettant en évidence,
d’une part, celles qui se comportent mieux et, d’autre part, celles qui se
comportent moins bien, cela peut créer une émulation qui sensibilise
certains responsables d’entreprises. Cela ne marche pas toujours : avec
l’annonce de Michelin de réduire ses effectifs de 7 500 personnes, malgré des
bénéfices très importants, on voit que tout le monde n’a pas encore compris que
cela peut être préjudiciable à l’image.
Pour définir la qualité sociale d’une entreprise,
il y a différents niveaux.
·
les produits et les
services qu’elle apporte. Certains
produits ont plutôt mauvaise presse, les armes, le tabac, etc.
·
la politique sociale
interne. Un certain nombre
d’indicateurs commence à émerger: la promotion de l’emploi, la formation, les
relations avec les syndicats dans l’entreprise. Cela peut être étudié, évalué
et présenté aux acteurs de la société civile.
·
la qualité
écologique : l’entreprise a-t-elle
une politique environnementale, écologique, comment la met-elle en oeuvre,
cette politique touche-t-elle ses fournisseurs, sous-traitants, etc.? Les
entreprises externalisent de plus en plus leurs activités, avec pour
conséquence de faire pression sur leurs sous-traitants et donc de se débarasser
des problèmes qui vont avec.
·
les relations avec
la communauté : lles associations,
les collectivités locales (on touche ici notamment au problème des délégations
de services : traitement de l’eau, des déchets, etc.). Comment se comportent
les entreprises avec les collectivités, avec les Etats? Total Fina est par
exemple particulièrement visé pour ses relations avec le pouvoir Birman qui
compte parmi les plus autoritaires de la planète. Total n’en est d’ailleurs pas
à son coup d’essai puisqu’à l ’époque de l’apartheid, il était très
impliqué également en Afrique du Sud.
·
les relations de
pouvoir au sein de l’entreprise :
entre président, conseil d’administration et les actionnaires. En effet, il y
aussi, émergeant en France, la possibilité pour un certain nombre
d’actionnaires d’intervenir pour faire changer un peu la politique des
entreprises.
Pour le CFIE, nous avons assisté cette année à vingt
Assemblées Générales d’entreprises. Au cours de ces AG, des actionnaires posent
des questions sur la politique sociale et environnementale de l’entreprise.
En France, ce n’est pas encore très organisé, mais un
certain nombre d’exemples venant du Royaume Uni, des Pays Bas, des Etats Unis
montrent qu’il y a possibilité de faire pression sur les entreprises à ce
niveau.
Il ne faut pas oublier une chose : aujourd’hui,
l’image, pour une entreprise, c’est quelquechose de très important et qui vaut
très cher. Un grand nombre d’entreprises passe énormément de temps à peaufiner
leur image, à faire de la communication. A force de lustrer ainsi ces images,
bien entendu la moindre tache se voit immédiatement.
C’est quelquechose d’absolument important, que l’on
perçoit dans les relations avec les responsables d’entreprises, quelquechose
qu’ils veulent absolument éviter.
Il y a donc des leviers d’action, qui passent par une
analyse relativement fine et par la vigilance, l’incitation à l’amélioration
continue du management sociétal au sein des entreprises. Il faut s’informer,
poser des questions, à chaque fois que c’est possible. Aujourd’hui, comme
nous en sommes un peu au début, je crois que les entreprises sont très
sensibles aux questions qui sont posées.
La campagne de “ L’éthique sur
l’étiquette ” dont parlait Françoise, a touché directement de nombreuses
entreprises. On s’aperçoit aujourd’hui en 1999, 4 ans après son lancement, que
parmi les entreprises qui avaient été touchées au début, certaines n’avaient
pas donné signe de vie. Mais cela ne veut pas dire qu’elles n’avaient pas réagi
: simplement, elle n’avaient pas voulu entrer en contact avec les organisations
qui les interpellaient, mais dans leur coin, de leur côté, elles prenaient un
certain nombre de mesures. Les mesures n’étaient pas forcément excellentes mais
il y a eu des mesures. Il faut donc continuer à inciter les entreprises à
prendre des mesures et à dialoguer avec la société civile.
La négociation avec l’entreprise doit s’élargir à la
société civile. Je crois que
l’essentiel est là.
ATTAC95
: Il y a une demande de transparence ?
Martial Cozette : Il y a une demande de transparence, bien entendu.
Les entreprises les plus en pointe sur la mise en
place d’un certain nombre de moyens pour améliorer la situation sociale et
environnementale dans leur périmètre d’influence communiquent sur les mesures
qu’elles ont engagées (Vivendi, par exemple). Mais on a du mal à sortir du
périmètre de communication qu’elles ont elles-mêmes délimité.
Il y a une nécessité de transparence, bien sûr, mais
une nécessité de transparence totale. Une transparence partielle, ce n’est
pas de la transparence.
*****
ATTAC95
: Pour réagir à ces pratiques, on parle beaucoup de commerce équitable.
Pouvez-vous nous dire ce qu’est le commerce équitable?
Anne Olivier (Artisans du Monde)
Le commerce équitable est un terme que l’on essaie de
définir précisément pour éviter qu’il soit repris n’importe comment, par
n’importe qui.
L’idée du commerce équitable, c’ est avant tout restaurer
un lien entre la sphère économique et la sphère sociale. Restaurer ou
inventer un lien, parce qu’on a encore souvent tendance à dissocier les deux.
Le commerce équitable, c’est un certain nombre de
notions :
1- le prix juste : payer un prix correct la personne qui a travaillé pour produire une
veste, un paquet de café, etc.
Mais qu’est-ce qu’un prix juste?
C’est un prix qui intègre les coûts sociaux et
environnementaux de la production.
Que signifie ceci?
Je prendrai pour exemple l’un des groupes avec
lesquels Artisans du Monde travaille, Dezign, une entreprise au Zimbabwe qui
fabrique des T-shirts, des sacs, etc.
Le coût social, c’est par exemple un salaire
correct. Ainsi, Dezign paie les travailleurs 30 à 40% plus cher que ce qu’ils
gagneraient dans une autre industrie textile au Zimbabwe (il faut savoir que
c’est encore un salaire qui ne permet pas de vivre vraiment décemment). Le coût
social, c’est aussi le fait de cotiser à un fond de retraite, pour moitié
l’entreprise, pour moitié les salariés; servir un repas le midi sur le lieu de
travail., etc.
Pour ce qui est des coûts environ-nementaux,
Dezign étaient confronté notamment à deux problèmes. D’une part, ils achetaient
des T-shirts en coton. Ils ont donc cherché à ce que le coton soit au maximum
biologique et parviennent actuellement à un taux de 50% du coton issu de
l’agriculture biologique. D’autre part, ils utilisent en sérigraphie de l’encre
sans solvants par exemple.
Ainsi, aujourd’hui si vous achetez un T-shirt Dezign
chez Artisans du Monde, vous allez le payer environ 140 francs, donc plus cher
qu’un T-shirt acheté chez Carrefour ou ailleurs.
2- un engagement durable de l’importateur vers le
producteur.
Aujourd’hui, un grand nombre de sous-traitants dans les pays du Sud souffre
notamment de la précarité des contrats.
Par exemple, dans l’industrie de la chaussure, on dit
couramment que Nike a des contrats d’un mois avec ses sous-traitants en Asie.
La relation durable doit permettre au
sous-traitant d’engager des investissements et de faire des prévisions à moyen
et long terme.
3- un fonctionnement démocratique, collectif, où les travailleurs prennent une part
aux décisions.
Chez Artisans du Monde, nous avons actuellement la
réflexion suivante : le commerce équitable doit se faire sur toute la filière.
Cela signifie un fonctionnement démocratique ici aussi. Si l’on demande au Sud
une transparence des prix, combien sont payés les gens, etc., pour pouvoir
vérifier, le contrôle doit pouvoir se faire également au Nord. Pour une
boutique Artisans du Monde, on doit pouvoir dire quel est son budget, la
transparence de son fonctionnement, qui décide, comment on décide, est-ce que
les salariés ont la parole, est-ce que tous les bénévoles ont part aux
décisions, comment fonctionne une boutique Artisans du Monde?
L’idée est d’avoir les mêmes critères sur l’ensemble
de la filière.
On se rend compte que le commerce équitable est
quelquechose vers lequel on tend mais qui est extrêmement difficile. Lorsque
vous achetez un T-shirt par exemple, il y a la plantation de coton, la
fabrication du T-shirt, la teinture du T-shirt, mais il y a aussi les
transports, les douanes, etc.
Or, les douanes ont-elles un fonctionnement que l’on
pourrait qualifier de démocratique, les gens sont-ils payés avec un salaire
correct? Et les transporteurs?
On peut se poser toutes ces questions.
Aujourd’hui, il n’y a guère de produits que l’on
pourrait estimer 100% équitables - y compris largement chez Artisans du Monde -
parce que c’est extrêmement difficile à mettre en oeuvre.
ATTAC95
: Combien de fournisseurs avez-vous pour Artisans du Monde ?
Anne Olivier : Nous travaillons avec 44 pays environ.
Pour parler au niveau européen, puisque nous sommes
avec NEWS! une organisation européenne, le commerce équitable représente 1.3
milliard de chiffre d’affaires, soit env. 5 millions de personnes qui vivent
du commerce équitable au Sud.
ATTAC95
: Mais comment faites-vous pour contrôler tous ces fournisseurs au Sud?
Anne Olivier : Actuellement, la faiblesse d’Artisans du Monde est qu’il n’existe pas
de contrôle indépendant. En effet, c’est très triste mais vous êtes obligés de
nous croire sur notre bonne foi et notre bonne parole.
C’est pour cela que nous faisons partie du Collectif
“ L’éthique sur l’étiquette ”. Nous pensons que, pour que le
consommateur soit sûr de ce qu’il achète et de la qualité équitable des
produits, il faut au maximum privilégier des contrôles indépendants, et
un contrôle qui soit fait si possible par un organisme public.
Ceci renvoie d’ailleurs à votre question : la
consommation peut-elle être un outil de la démocratie?
Qui dit démocratie, dit ensuite relais par les
organisations publiques, par l’Europe, par les grandes organisations
internationales, l’OMC, etc. pour réguler ce marché et pour le contrôler.
Mais, pour l’instant, on ne peut que nous croire sur
parole.
Nous allons régulièrement dans les coopératives du
Sud, nous essayons de leur donner de l’information.
Ces deux dernières années, nous avons cessé de
travailler avec deux coopératives parce que nous estimions que cela ne
correspondait plus aux critères de commerce équitable.
*****
ATTAC95
: Quel sera à votre avis l’influence du citoyen-consommateur dans les années
qui viennent ?
Victor Ferreira (Max Havelaar)
Vaste question! Je crois que le consommateur-citoyen
est de plus en plus en prise avec le monde qui l’entoure, et donc sensible à
l’impact des grandes entreprises, comme le disait Martial. De ce fait, il a une
conscience accrue de son pouvoir en tant que consommateur, même si la France
est, dans ce domaine, un peu en retard par rapport aux autres pays. Le poids
croissant de l’agriculture biologique et la récente mobilisation de la
Confédération Paysanne avec José Bové sont des signes de cette évolution.
De plus en plus, les consommateurs disent:
Stop, on ne veut pas n’importe quoi!
La mondialisation est aujourd’hui présente dans tous
les medias. Il ne se passe pas un jour sans que ceux-ci ne relatent les
conséquences négatives de l’activité des multinationales (licenciements,
délocalisation, fusions d’entreprises,...). Nous sommes tous confrontés à un
sentiment d’impuissance devant le pouvoir des multinationales.
Je pense que le commerce équitable offre un moyen
d’expression au citoyen-consommateur: l’acte d’achat est un vote.
Bien souvent, on ne parle que des effets positifs du
commerce équitable dans les pays du Sud. C’est sans compter les conséquences
dans les pays du Nord : il y a non seulement un impact au niveau des
consommateurs, mais aussi au niveau des multinationales.
Or, je crois que ce point va prendre une importance
grandissante : quand suffisam-ment de citoyens adopteront une consom-mation
éthique, les multinationales ne pourront rester insensibles.
Il est intéressant de regarder ce qui se passe à
l’étranger.
Le cas particulier de la banane équitable en Suisse
est patent. Il faut préciser que la Suisse n’est pas soumise aux mêmes règles
que les partenaires européens (pas de quotas). Ainsi, les bananes équitables
représentent 13% des ventes, et même 20% pour la seule enseigne Coop. Avec 20%
de part de marché, les multinationales commencent à se poser des questions.
Nous le voyons en France, dans les contacts que nous
avons avec les enseignes de la grande distribution pour le référencement du
café labellisé.
On peut distinguer trois types de comportement des
enseignes :
- celles qui s’engagent par “ adhésion ”
aux principes du commerce équitable (Monoprix)
- celles qui s’engagent par obligation (Carrefour)
- celles qui attendent mais suivent avec une
attention soutenue l’évolution en cours : les consommateurs vont-ils oui ou non
acheter des produits labellisés?
ATTAC95
: Vous n’avez pas vos propres boutiques comme Artisans du Monde. En fait, vous
labellisez.
Comment fonctionne Max Havelaar?
Victor Ferreira : Nous sommes un organisme indépendant du circuit commercial. Notre
rôle est de garantir au consommateur, via le label, que les petits producteurs
bénéficient de revenus décents.
Notre action consiste à :
·
définir et appliquer
les critères du commerce équitable.
Pour chaque produit, la filière, du producteur au distributeur, doit
répondre à certaines exigences. Les coopératives de petits producteurs doivent
fonctionner de façon démocratique et produire un café de qualité. Les
importateurs doivent respecter le prix minimum garanti quelles que soient les
fluctuations des cours du café, fixé en bourse. Aujourd’hui, les cours
avoisinnent les 90 dollars pour 100 livres de café. Les paysans touchent entre
la moitié et les deux tiers. Max Havelaar oblige à un paiement minimal de 126
dollars. Concrètement, les petits producteurs reçoivent 2 à 3 fois plus.
·
mettre en relation
les petits producteurs avec l’ensemble de la filière du commerce traditionnel : les importateurs, les torréfacteurs, les
distributeurs et les consommateurs.
·
informer les
consommateurs sur ce que signifie le
commerce équitable et le label Max Havelaar.
ATTAC95
: 10 ans après, quel est l’impact de votre action à la fois au Nord et au
Sud ?
Victor Ferreira : Cela fait 10 ans que Max Havelaar a démarré aux Pays Bas, en 1988. En
France, cela a commencé il y a 4 à 5 ans, surtout dans l’Ouest de la France.
Notre action a connu un véritable tournant avec la
campagne de cartes postales “ Exigez des produits éthiques ” de
septembre 1998. 60 organisations se sont mobilisées pour demander à la grande
distribution de référencer le café labellisé. Des milliers de cartes postales
ont été envoyées aux enseignes par des citoyens-consommateurs. Ce vaste mouvement
a bousculé les pratiques de la grande distribution et, aujourd’hui, 1700 points
de vente proposent du café labellisé.
Or, il y a un peu plus d’un an, la grande
distribution était très réservée.
Certains disaient : c’est très intéressant votre idée,
revenez me voir quand vous serez connus.
Ou bien : ça marche peut-être à l’étranger mais en
France ça ne marchera jamais, les Français ne sont pas comme les autres.
L’impact principal au Nord est donc l’obligation pour
certaines multinationales de modifier leur comportement, en tout cas de prendre
en compte nos options.
Au Sud, les effets de notre activité se ressentent au
niveau de l’organisation des coopératives. Les producteurs peuvent se libérer
de la tutelle des intermédiaires, qu’ils appellent d’ailleurs “ les
coyotes ”.
On assiste à une autonomisation des coopératives
et des villages.
On remarque également une hausse sensible du niveau
de vie, un accès aux soins et à l’éducation enfin possible.
*****
ATTAC95
: On parle beaucoup de développement durable actuellement, même Monsanto et
Novartis qui produisent des OGM. Le développement durable, est-ce la même
chose pour tout le monde?
Gabriel Dewalle (Confédération paysanne)
Non, et vous avez raison de préciser que tout le
monde a récupéré le mot. C’est devenu un terme incontournable, en agriculture
comme ailleurs. Pour nos adversaires, le développement durable c’est souvent ce
qui est économiquement viable.
Dans les chambres d’agriculture, on nous dit : le
développement durable, il faut être pour, c’est ce qui est économiquement
viable.
A la Confédération Paysanne, nous parlons d’agriculture
durable et paysanne. Cela signifie que l’agriculture durable, le
développement durable en agriculture doit être appuyé sur un travail paysan.
C’est la notion de travail, la notion d’emploi.
Puisque “ durable ” est le mot le plus
employé au niveau national et international, il ne faut pas se désolidariser.
Il doit être possible d’associer les deux.
Nous avons travaillé avec un centre d’étude de développement
de l’agriculture paysanne et solidaire dans le Nord, en considérant 3 grands
concepts :
·
nourrir en quantité
et en qualité
·
protéger
l’environnement, c’est une dimension
essentielle
·
favoriser l’emploi, à un moment où l’agriculture est frappée par une
concentration jamais vue. En effet, en France, on pourrait techniquement faire
avec 100 000 fermes industrielles ce qui est encore accompli par 750 000
exploitations. Techniquement, c’est possible.
Peut-être encore plus spécifiquement dans notre
région, le Nord de la France, nous avons voulu travailler sur cette dimension
sociale, selon le principe : l’agriculture durable sera sociale ou elle n’a
pas d’intérêt pour la collectivité. Pour moi, cette dimension sociale est
fondamentale aujourd’hui si l’on veut honnêtement pouvoir parler d’agriculture
durable.
ATTAC95
: On voit que les choses évoluent, on en parle beaucoup dans l’actualité
actuellement. On pourrait aussi se demander : ne faudrait-il pas - pour que les
consomma-teurs puissent acheter - réinventer Artisans du Monde ou Max
Havelaar pour la distribution de l’agriculture française, pour l’agriculture
européenne ?
Gabriel Dewalle : C’est une question que l’on peut se poser.
En fait, les conditions politiques de
l’agriculture durable n’existent pas aujourd’hui.
A mon avis, inventer Max Havelaar pour l’agriculture
en France, cela participerait d’une action de réparation, ce serait essayer de
réparer un peu un certain nombre de défauts qui ont été évoqués ici. Mais il
faudrait l’associer absolument à une action de transformation et ne pas oublier
de jouer sur les deux.
Je vais donner un exemple.
Nous avons été à l’initiative d’une association dont
l’objectif est d’aider à s’installer des paysans dits “ hors
normes ”, car par leur structure trop petite, par leur formation ou par
l’impossibilité d’obtenir des financements auprès des banques, ils se
retrouvent hors jeu de l’agriculture et n’ont aucun espoir de devenir un jour
paysans. Nous avons donc créé cette association, “ Avenir ”, avec des
fonds régionaux ainsi que des actions avec la Caisse Solidaire du Nord-Pas de
Calais, pour que ces paysans puissent s’installer et vivre en agriculture. Il
existe plusieurs autres associations du même type.
Cependant, il est essentiel de garder parallèlement
une dimension syndicale qui revendique et qui affirme que la politique
agricole actuelle va à l’encontre de l’agriculture durable aujourd’hui.
Je donnerai l’exemple du financement à travers les
primes de la politique agricole commune, au maïs par exemple. On a
véritablement découragé les paysans en donnant dans ma région jusqu’à 2 400
francs par hectare emblavé en maïs pour nourrir les animaux tandis que
l’hectare d’herbe, qui est au niveau agro-environnemental, pour la formation
des paysages et la nourriture des animaux, bien plus excellent, ne reçoit aucun
financement public.
La question qui se pose aujourd’hui, c’est : les
outils économiques qui existent autour de nous permettent-ils une agriculture
paysanne ou faudrait-il tout réinventer?
Les produits de l’agriculture paysanne durable sont
disséminés, on ne les reconnaît pas : on peut les retrouver chez Auchan, sur
les marchés de détail, partout, sans les reconnaître. Peut-être y-a-t-il une
action à mener pour qu’ils soient reconnus, à condition toutefois que cela
serve d’interpellation.
L’intérêt pour moi serait de poser la question et de
dire : il faut véritablement que, parallèlement, la politique change.
Faire une niche, je ne crois pas que ce soit vraiment
intéressant. Certains ont dit
dernièrement d’ailleurs que les pauvres faisaient de la nourriture pour riches
et les riches de la nourriture pour les pauvres. La formule est excellente et
c’est hélas vrai aujourd’hui.
Pour cette raison, je me suis personnellement refusé
à faire de l’agriculture biologique mais simplement une agriculture de type
plus traditionnel qui emploie moins d’engrais (et qui par exemple utilise
encore la terre comme support en production d’endives plutôt qu’une solution
nutritive). Je n’ai pas poussé la démarche plus loin parce que j’ai envie de
faire de la vente directe avec les gens du voisinnage et non pas d’aller à
Douai, à Cambrai, dans les centre-villes, où seulement les plus riches
pourraient acheter ce type de produits.
ATTAC95
: Comment voyez-vous le pouvoir du consommateur-citoyen actuellement et
comment aller au-delà?
Gabriel Dewalle : Je pense qu’il faut que les paysans aillent rencontrer aussi les
consommateurs dans le plus de lieux possibles, et bien entendu les associations
de consommateurs. Nous avons commencé à travailler au niveau national et au
niveau régional avec des associations du type UFC, et d’autres également.
Mais je pense que cela ne va pas assez loin
aujourd’hui.
Il faut à mon avis organiser d’abord le débat,
puis inviter à ce que le maximum de gens fassent une démarche, en interpellant
les pouvoirs politiques. En effet, le pouvoir des consommateurs est aussi à
ce niveau-là.
Partout où c’est possible, il faudrait peut-être
aussi changer ses propres pratiques d’achat, bien que ce ne soit pas
toujours possible puisque, comme je le disais, par exemple sur Paris on peut
rencontrer beaucoup de produits d’agriculture paysanne non identifiés.
*****
ATTAC95
: Pouvez-vous nous dire ce qu’est l’épargne solidaire?
Dominique Schalck (La NEF)
L’épargne solidaire, c’est une réponse à un problème
similaire à ce que nous avons entendu jusqu’à présent. En effet, tout comme
pour les produits : on ne veut pas n’importe quoi pour son argent.
Les produits financiers solidaires sont des produits
financiers classiques qui ont une vocation solidaire. C’est un moyen de donner
un sens à notre épargne, un moyen de privilégier l’aspect humain plutôt
que le profit personnel.
Evidemment, ce n’est pas très courant actuellement
dans notre économie. Et souvent, on pense que cela ne peut pas générer des
bénéfices, mais c’est faux! Ce n’est pas parce que l’objectif premier ne
consiste pas à obtenir un profit
personnel qu’il n’y a pas forcément des bénéfices.
La finalité n’est pas la même. La finalité, c’est
l’apport à la collectivité, plutôt que l’apport à titre égoïste et personnel.
L’épargne solidaire prend actuellement diverses
formes, comme tous les produits financiers : des produits de partage
jusqu’aux sociétés de capital-risque : par exemple Garrigue, Alternative
Venture, et les clubs d’investissement, comme les “ Cigales ”
Dans les produits de partage, il y un risque
de détournement, un peu comme ce que nous avons vu pour le terme de
développement durable. En effet, il faut avoir beaucoup de discernement
aujourd’hui pour savoir ce qui est vraiment solidaire (et éthique, car l’un
ne devrait pas aller sans l’autre).
Qu’appelle-t-on un produit solidaire ?
Cela peut être tout simplement une épargne
traditionnelle, pour laquelle on a décidé de reverser un pourcentage de la
rémunération, donc des intérêts, à une association humanitaire au lieu de les
garder pour soi. Ainsi, le produit devient un produit d’épargne solidaire.
A titre personnel, j’ai des doutes sur la finalité de
certains produits solidaires.
Prenons un exemple tout simple : je vais voir une
grande organisation, comme Médecins sans Frontières, leur propose de réaliser
ensemble un produit d’épargne solidaire, par lequel ils toucheraient 1 million
de francs par an. L’association peut difficilement dire non. On va lui proposer
de monter une épargne dont le mécanisme serait le suivant : les gens déposent
de l’argent sur un compte, le compte est rémunéré et une partie de la
rémunération, qui peut se limiter à 0.5 ou 1%, est versée à l’association
humanitaire.
Or, on peut imaginer que la banque n’a pas décidé ce
qu’ elle va faire de cet argent. Dans un cas extrême, l’argent pourrait
être utilisé pour de l’armement, qui va être envoyé dans un pays en guerre.
Avec pour résultat Médecins sans Frontières allant y soigner les gens blessés.
La boucle est bouclée mais ce n’est pas une boucle très vertueuse.
Aussi, je vous propose de faire très attention
et de demander à votre banquier ce qu’il fait du capital de votre épargne
solidaire et non pas uniquement des intérêts.
Les intérêts ne sont pas tout. Vous pourriez très
bien vous-même décider de reverser une partie des intérêts que vous obtenez de
n’importe quel placement et les donner à telle ou telle association de votre
plein gré.
Ce serait exactement la même chose !
La situation est différente lorsque le capital est
dédié.
Pour information, il existe un organisme de
labellisation des produits d’épargne solidaire, qui se nomme FINANSOL. Les
produits de la Nef portent le label FINANSOL.
ATTAC95
: Comment se situe aujourd’hui La NEF dans le paysage de l’épargne
solidaire?
Dominique Schalck : La NEF souhaite que l’on puisse - ici aussi - devenir
responsable en utilisant l’argent pour des projets utiles à l’homme et à son
environnement, ceci en totale transparence. Il a été question de
transparence auparavant pour le contrôle des produits, etc. C’est exactement la
même chose pour l’argent : si l’on se cache derrière le secret bancaire, il y a
peu de chances que l’on puisse y arriver réellement.
Que propose La NEF ? De procéder vraiment en totale
transparence.
Tous les prêts accordés par la NEF sont publiés en
fin d’année. Ainsi, nos sociétaires savent exactement ce qui a été fait avec
leur argent.
Aucune banque ne vous propose ceci actuellement.
C’est d’ailleurs dommage parce que cela donne au consommateur un rôle
d’autruche : il dépose son argent et ne
sait pas ce qu’il en est fait. Quelquefois on ne veut pas trop savoir parce que
ce serait assez désagréable. Mais en même temps, c’est complètement
irresponsable.
Il faut absolument pouvoir se réapproprier la
responsabilité de notre argent.
Le seul moyen étant de demander la transparence à nos
banques, pour savoir exactement ce qui est fait de notre argent.
A la NEF, nous accordons uniquement des prêts pour
des projets qui au minimum ne nuisent pas à l’homme et à son environnement, et
qui au mieux apportent quelquechose. Bien entendu, l’argent n’est pas placé sur
les marchés financiers classiques.
Les produits de La NEF sont tous les produits que
l’on peut rencontrer dans une banque.
Ce sont des produits d’épargne, de l’épargne
partagée, dont j’ai expliqué le principe,
mais dédiée dans des secteurs bien particuliers :
·
le compte épargne
nature est dédié à l’écologie, à l’environnement. Il est utilisé pour les
éco-industries, l’agriculture biologique, évoquée précédemment, le recyclage
des matériaux, les énergies renouvelables. Ensuite, vous avez le choix de partager
vos intérêts avec l’une des grandes associations : WWF, France Nature
Environnement, la Fédération des Biocoop, pour leur permettre de développer
leur action.
·
le compte épargne
dédié au logement social, avec la Fondation Follereau, fonctionnant sur le
même principe
·
le compte solidarité
axé sur la possibilité pour les chômeurs et Rmistes d’accéder à l’emprunt, ce
qui est évidemment extrêmement difficile dans une banque classique : un
créateur d’entreprise, s’il est chômeur ou Rmiste, ne peut pas obtenir
d’emprunt. A La NEF, nous essayons de pallier à cela, en provoquant la création
de cercles de personnes qui se portent caution de façon à permettre l’accès à
l’emprunt pour ce type de porteurs de projets.
·
- le compte courant,
avec carnet de chèques (et carte bancaire) comme dans une autre banque, à la
différence près que la couverture porte la mention “ Pour que l’argent
relie les hommes ”
·
- les livrets
d’épargne
ATTAC95
: Et pour cela, je crois que vous êtes adossés au Crédit Coopératif ?
Dominique Schalck : Absolument. En fait, nous sommes actuellement
organisme financier, ce qui limite un peu nos actions, puisque nous ne pouvons
gérer directement que l’argent déposé sur nos comptes pour 2 ans au minimum. En
revanche, nous avons un accord avec le Crédit Coopératif, qui nous permet
d’apporter les autres produits, comme le compte-chèques, l’épargne en livrets
B, de façon à pouvoir aussi disposer d’argent plus liquide.
Nous gérons l’argent placé sur ces comptes pour des
projets - comme je l’ai déjà dit - qui ne nuisent pas à l’homme et à son environnement.
C’est en fait le critère utilisé pour tous les porteurs de projets, même
chômeurs ou Rmistes. En effet, dans le cadre de la solidarité, on ne peut pas
se limiter à de l’agriculture bio, de la pédagogie, de l’écologie.
Ceci pour expliquer que le critère éthique est moins
fort dans l’aspect solidaire (soutien de publics en difficulté) qu’il ne l’est
pour des projets habituellement soutenus par la NEF, tels que ceux liés à
l’environnement par exemple. Mais il existe néanmoins.
*****
ATTAC95
: Avant de laisser la parole à la salle, et d’autant plus que nous sommes
accueillis ce soir dans un théâtre, il me paraît intéressant et complémentaire
d’évoquer également les loisirs, la consommation culturelle, le théâtre, le
cinéma, etc.. Ici, dans le Val d’Oise, nous avons aussi une lutte contre les
multiplexes. Et il faudrait aussi mentionner le tourisme, également acte de
consommation, non sans influence sur les pays d’accueil.
Un intervenant : Ce mouvement ATTAC force l’admiration et vous avez dit des choses
fort intéressantes et fort justes ce soir. Toutefois, j’aurais quelques
remarques à vous adresser, notamment sur les réponses de consumérisme, et
celles qui touchent les nouvelles réponses d’économie “ parallèle ”.
La réponse du consumérisme n’est pas nouvelle,
on la connaît, puisque le consu-mérisme existe depuis au moins 40 ans aux USA
et depuis environ 30 ans chez nous. Il n’a pas empêché le développement de la
mondialisation, bien au contraire. En même temps que les associations de consommateurs
se développaient dans le monde, le capita-lisme prenait de plus en plus
d’ampleur pour devenir tel qu’on le connaît aujourd’hui, mondial. Cette réponse
consumériste, on connaît ses faiblesses. Face à la puissance énorme des
entreprises transnationales, industrielles, le consommateur est isolé, démuni,
car il n’a pas le choix véritable sur les produits, il est mal informé, il est
manipulé.
Le consumérisme n’est donc pas une réponse, en tous
cas pas une réponse définitive face à la mondialisation, si l’on veut s’y
opposer.
Si l’on admet la mondialisation, pas de problème, le
consumérisme est une réponse : on se satisfait de la situation et on essaie
d’arranger les choses. On arrivera peut-être, parce que les entreprises sont
très intéressées à leur image, à obtenir des produits moins nocifs, fabriqués
dans des conditions moins polluantes.
Mais la mondialisation sera toujours là.
Pour parler ensuite des initiatives citoyennes,
comme celles décrites ce soir, j’y incluerais ce que j’appelle l’économie parallèle.
Cela ne suffit pas non plus parce que, à des productions de masse des grandes
entreprises transnationales, il me semble qu’il faut des réponses de masse.
Et malgré toute la sympathie que vos initiatives
attirent bien évidemment, je crains fort qu’elles ne puissent pas aboutir à
terme à combattre efficacement la mondialisation.
En ce qui concerne particulièrement les initiatives
d’économie parallèle, ne peut-on craindre que, lorsque vos entreprises
attein-dront une taille critique, vous soyez purement et simplement phagocytés
par le système, avec les méthodes que l’on connaît fort bien, du type OPA et
autres opérations pour démollir un concurrent?
ATTAC95
: Avant de laisser la parole à nos invités, j’aimerais faire une différence
entre le consumérisme pur et dur, soit la défense du consommateur et notamment
du prix bas, et cette démarche qui est tout de même autre.
Le prix bas a fait le lit de la grande distribution,
mais je crois qu’ici nous allons un peu plus loin (même s’il ne faut pas oublier
les intérêts du consommateur).
Le mouvement consumériste est né parce qu’il était nécessaire. Mais il est peut-être
temps de passer à autre chose maintenant.
En ce qui concerne l’action d’ATTAC et son
efficacité, il y a déjà des initiatives qui ont abouti. Je pense notamment à
l’AMI (Accord multilatéral sur les investissements) qui a failli être signé en
catimini à l’OCDE l’année dernière. Or, c’est bien grâce à une initiative
citoyenne, sur l’impulsion de la Société des Réalisateurs de Films - qui ont
alerté des associations - que Jospin a refusé de signer l’accord, ce qui l’a
fait capoter.
Ce n’est tout de même pas rien et c’est vrai que cela
encourage. Certes, la proposition “ clone ” de l’AMI ressurgit par
ailleurs mais, actuellement, beaucoup de choses se préparent contre l’OMC.
Il y a un mouvement de fond, une forte
mobilisation. Par exemple, ATTAC, un peu plus d’un an après sa création, compte
déjà plus de 12 000 adhérents. Ce n’est pas un hasard. Et nous faisons le pari
de l’efficacité!
Maintenant quelques réponses sur le consumérisme.
Anne Olivier : C’est vrai, la critique du consumérisme est tout à fait
fondée.
Un pouvoir citoyen qui s’exercerait à travers le
pouvoir d’achat n’est absolument pas un pouvoir démocratique : plus on a d’argent,
plus on a de pouvoir.
Par ailleurs, si le commerce équitable coûte plus
cher, certaines personnes ne pourraient pas se le permettre et ne pourraient
donc pas faire ce choix-là.
Je ne crois pas que l’on puisse isoler les choses si
l’on veut effectivement s’orienter vers quelquechose de plus global.
Ce qui est certain - on le voit aujourd’hui - c’est
que, à force d’avoir des T-shirts à bas prix, on tire tout le monde vers le
bas.
La grande menace des délocalisations, etc., sert à
faire taire les syndicats ici, à baisser les prix. On l’a vu cet été, la
moyenne distribution perd de plus en plus ses droits avec le passage aux 35
heures, sa convention collective n’est pas re-signée, etc.
On va vers une dégringolade des acquis sociaux au
Nord comme au Sud. Il y a donc bien nécessité de voir de façon plus globale.
L’intérêt du commerce équitable n’est pas de créer des niches, c’est plutôt
une remise en cause du fonctionnement du commerce international et de la
mondialisation. Si le commerce équitable permet aujourd’hui à des gens de
vivre dignement de leur travail, il a surtout le mérite de faire réfléchir,
échanger, et de faire penser autrement.
Ce qui peut changer aujourd’hui, c’est, d’une part,
sortir de cette voie unique, vers laquelle nous sommes tous tirés, comme s’il
n’y avait pas d’autre solution.
D’autre part, je crois que nous sommes démunis
aujourd’hui à cause d’une certaine opacité. Comme cela a été dit : nous n’avons
pas d’informations. Quand on veut acheter un produit, un cahier d’école, un
pantalon, on ne sait pas où l’acheter pour être sûr de la qualité sociale, il
n’y a pas d’information.
En outre, nous sommes complètement démunis par
rapport à la mondialisation parce que c’est très complexe, parce que les medias
nous abreuvent de tout à fait autrechose.
Il y a donc une opacité et une impossibilité à jouer
notre rôle de citoyen.
Je me souviens de Maastricht : que fallait-il voter?
D’une part, on nous proposait un vote “ oui ou non ”, et c’était
d’une telle complexité que personne ne comprenait.
Nous l’avons vu dans les boutiques, des gens venaient
nous voir en nous demandant : vous qui avez des idées sur la question, que
dois-je voter, pour ou contre Maastricht?
Nous sommes dans un système où il est très difficile
de penser et de réfléchir. Il faut voir comment, par quel biais on peut arriver
à penser les choses autrement. C’est de toute façon, ensuite,
quelquechose de plus global. Je crois qu’on ne peut pas désolidariser les
syndicats, l’agriculture, le droit du travail, le commerce. Enfin, tout est
lié.
Dominique Schalck : La NEF n’a absolument pas pour but de se situer
dans l’économie parallèle. Nous n’avons pas non plus l’intention de créer une
niche financière où nous serions placés en parallèle, à côté. Pas du tout.
Souvenez-vous, il y a 20 ans, quand on parlait de
bio, c’étaient des “ huluberlus ”, c’était tout petit, il n’y avait
pas beaucoup de monde. Aujourd’hui, tout le monde en parle.
Il faut aussi être optimiste.
De plus, La NEF ne risque pas d’OPA : c’est une
coopérative, avec des sociétaires. Il n’y a pas possibilité d’OPA sur une
coopérative, puisque, tout simplement, que vous mettiez un million de capital
ou 200 francs, vous avez la même voix.
Les systèmes mis en place, dits alternatifs, ne se
veulent absolument pas alternatifs,
ils veulent se situer dans le monde et retourner ce qui se fait actuellement en
économie. Ils ne sont pas confrontés aux mêmes risques que les autres parce qu’ils
sont construits autour de l’Homme, au lieu d’être construits autour de
l’argent.
Si vous construisez quelquechose autour de l’argent,
évidemment vous pouvez retourner la situation si vous avez plus d’argent,. Si
vous construisez autour de l’Homme, il faut trouver autant d’hommes qui
seraient d’accord pour retourner la situation.
A La NEF, il y a 3000 sociétaires. Il en faudrait
donc 3000 autres qui veulent faire autrement pour transformer ce qui est en
train de se faire. Cela devient beaucoup plus difficile.
Victor Ferreira : Pire que la mondialisation, c’est le sentiment d’impuissance qu’elle
impose qui pose problème. La question n’est pas d’être dans le système ou hors
du système mais bien de modifier le système.
Je crois, et l’histoire le prouve, que les
transformations en profondeur des structures économiques et sociales sont le
fruit d’utopies, de la volonté de quelques uns, qui croient le changement
possible.
C’est à partir du moment où l’on croit que le
changement est possible que le changement devient possible.
Pour autant, le commerce équitable n’est pas la
solution miracle. C’est l’ensemble des initiatives de promotion de la
responsabilité individuelle qui constitue l’élément majeur de la
transformation à venir.
Le monde d’aujourd’hui impose des moyens d’action
autres que la politique traditionnelle (le vote). La prédominance de
l’économique nous oblige à nous positionner en tant que consommateurs.
Certes, le choix du citoyen-consommateur ne remplace pas le choix du citoyen
tout court, mais il l’accompagne.
Actuellement, la préoccupation essentielle de l’entreprise
est de savoir ce que pense “ son ” consommateur. Qu’on le veuille ou
non, c’est le consommateur qui a le pouvoir.
Un intervenant : J’aimerais savoir si Max Havelaar est présent sur le marché
américain, si d’autres sociétés du même type sont présentes sur le marché
américain et quelle est la réaction du public vis-à-vis de ce type
d’entreprise.
Victor Ferreira : Je suis désolé, pour une fois ce ne sont pas les Etats Unis qui ont
créé la démarche Max Havelaar, mais l’Europe!
Aujourd’hui, Max Havelaar est présent dans 17 pays,
dont 14 européens. Aux Etats Unis, au Canada et au Japon, Max Havelaar est en
phase de démarrage. On ne peut donc pas en évaluer l’impact.
Un intervenant : Comment Max Havelaar choisit-il les personnes qui reçoivent ce label?
N’y a-t-il pas un risque de déséquilibre entre les personnes choisies et
celles qui ne le seront pas, dans la mesure où certaines vont gagner plus
que les autres?
Est-ce qu’une méthode plus rationnelle ne serait pas
éventuellement de payer un peu plus ces personnes mais de créer des écoles, des
structures qui permettent un développement vraiment durable et non pas qui leur
permettent de consommer plus.
Par ailleurs, comme le disait Gabriel Dewalle,
être consommateur responsable, cela suppose tout de même un certain budget.
On peut aussi se demander si ce n’est pas en quelque
sorte réservé à des gens disposant d’un certain revenu et souhaitant se donner
peut-être un peu bonne conscience. Que peuvent faire les autres? Leur action
n’est-elle pas à un niveau autre que la consommation?
C’est vrai qu’acheter un T-shirt à 140 francs, ce
n’est pas donné à tout le monde, c’est vrai aussi d’un autre côté que payer un
paquet de café Max Havelaar à 20 francs, quasiment tout le monde peut le faire
(d’autant plus que c’est un très bon café!). Mais il me semble qu’il y a tout
de même des limites.
Victor Ferreira : Tout d’abord, je vais vous expliquer comment les choses se passent
sur le terrain.
Toute coopérative peut entrer dans le système Max
Havelaar. Dans un premier temps, une
coopérative intéressée par notre démarche remplit un dossier
d’ “ adhésion ”. Si ce dossier répond à nos critères
(fonctionnement démocratique de la coopérative, pas de discrimination politique
/ raciale / religieuse / sexuelle, pas de travail forcé, pas de travail des
enfants, application de méthodes de culture respectueuses de l’environnement,
production d’un café de qualité, etc.), un chargé de mission se rend sur place
pour valider le choix.
Pour bien saisir ce qui se passe au niveau d’une
région, prenons un exemple précis : une coopérative au Guatemala. Le prix
minimum garanti proposé par Max Havelaar comprend :
·
un prix minimum
d’achat couvrant les frais de production et satisfaisant les besoins
élémentaires, dont bénéficient les petits producteurs.
·
une prime de
développement destinée aux investissements collectifs (santé,
éducation, formation, achat de gros matériel, etc.), qui va directement à la
coopérative. Nous ne décidons pas de l’utilisation des fonds mais nous
contrôlons l’élaboration des décisions, qui doit répondre à des exigences
démocratiques.
La conjugaison du prix minimum et de la prime de
développement assure un effet levier maximum en terme de dévelop-pement
durable : par exemple, la construction d’une route pour que les camions
acheminent le café, bénéficie à l’ensemble du village.
L’implantation du système Max Havelaar se fait par
“ diffusion ” . Les villages limitrophes et les autres coopératives
se disent : “ ceux-là gagnent plus d’argent, pourquoi ne pourrions-nous
pas faire la même chose? ” Deux possibilités s’offrent : soit la
coopérative s’intègre à la coopérative existante, soit elle intègre
individuellement le système Max Havelaar. Dans les deux cas, nous soutenons les
démarches de regroupement des coopératives. Les unions de coopératives ont en
effet une force de négociation accrue sur le marché, et elles signent, par là
même, leur autonomie face aux négociants.
Par ailleurs, votre questionnement concernant le prix
du café labellisé est très juste, mais en partie seulement.
En fait, ce qui distingue l’acte d’achat, ce n’est
pas que le budget, c’est aussi l’infor-mation dont disposent les consom-mateurs.
Certains quartiers défavorisés sont très militants
pour Max Havelaar, des bénévolent y sont très actifs. Aussi, le niveau de
consommation de café labellisé est élevé. Pratiquement, quand les personnes ont
du mal à “ joindre les deux bouts ”, elles achètent des paquets de
café bon marché et, une fois par mois par exemple, elles consomment équitable.
Bien sûr, il y a le seuil psychologique des 20 francs
par paquet. Au-dessus, l’achat éthique est pénalisé. Mais, en-dessous, c’est l’information
et la responsabilité indivi-duelle qui priment.
Gabriel Dewalle : Effectivement, au premier abord, cela coûte plus cher de manger
durable que de manger des produits de l’agriculture productiviste. Cela me
semble un peu évident. On peut toutefois y remédier en partie d’une façon
volontariste en changeant un peu ses habitudes alimentaires, par exemple en achetant
le plus près du producteur, partout où c’est possible. Dans les grandes
villes, c’est plus compliqué.
Mais, ailleurs, je crois qu’on peut le faire
régulièrement et peut-être réapprendre à acheter de la nourriture moins
élaborée et réapprendre le plaisir de faire la cuisine, en même
temps qu’on s’éduque à consommer responsable. L’augmentation du temps libre
devrait nous permettre de nous réconcilier avec cela tôt ou tard.
Mais aussi, être consommateur responsable, c’est exiger
plus de transparence, plus d’étiquetage. Cette démarche en fait ne coûte
pas cher et il faut absolument y arriver.
Il faut reconnaître que c’est grâce à ces actions que
de plus en plus de distributeurs refusent les produits contenant des OGM
(organismes génétiquement modifiés). C’est aussi à cause de cette peur du
consommateur que l’importation de viande hormonée a été interdite en Europe.
L’action des consommateurs est à ce niveau gratuite,
c’est une action de type politique,
mais qui à mon avis est aussi importante car le développement durable est
une action, avant d’être un état.
Et elle nous appartient.
Par exemple, samedi dernier, nous étions sur un site
où un industriel voulait installer un poulailler de 150 000 poules
pondeuses, avec un seul travailleur. Cela remplace de fait 20 ateliers de
7 000 poules pondeuses. Nous étions 150 personnes, dont 100 de
l’environnement et 50 paysans. Les 150 sont tous consommateurs.
Il suffit qu’on pousse les associations de
consommateurs à aller jusque dans
cette démarche-là parce que c’est une conception de la consommation qu’il faut
faire avancer.
ATTAC95
: Une question complémentaire : peut-être pourrait-on parler aussi des coûts
cachés de l’agriculture intensive, et en prendre conscience.
Gabriel Dewalle : Il est évident que l’agriculture developpée majoritairement est
l’agriculture la plus aidée. En France, 5 000 exploitations touchent
chaque année 750 000 francs d’aide publique de l’Europe directement. Nous
pensons que la transformation de l’aide publique pour la tourner vers une
conception plus durable et plus sociale de l’agriculture représente un combat
essentiel, que les paysans ne gagneront pas tous seuls parce qu’ils sont
devenus aujourd’hui trop minoritaires.
Avec une revendication des associations de défense de
l’environnement et des associations de consommateurs, on arrivera sans doute à obtenir
une remise en cause de ce type d’aides au niveau européen et national.
Anne Olivier : Je voudrais juste dire un mot puisque c’est moi qui ai mentionné le T-shirt
à 140 francs. C’était un peu de la provocation, mais pour exprimer 3 choses
:
·
effectivement un prix
qui intègre les vrais coûts sociaux et environnementaux, c’est un vrai prix.
Cela doit remettre en cause la consommation effrénée. Je ne sais pas si
l’on peut envisager l’avenir à un tel rythme de consommation
·
je suis convaincue que
c’est avant tout une question de système de représentation. Pour avoir
travaillé longtemps dans des quartiers, avec des gens qui n’ont pas ou peu de
salaire, je sais que les gamins sont habillés en Nike ou Reebok, qui coûtent
facilement 140 francs le T-shirt ou 500 francs la paire de tennis. Il s’agit
d’image de soi et de valeur que l’on met derrière. Quelle valeur de société
a-t-on?
·
je pense vraiment que se
battre pour les travailleurs du Sud c’est aussi se battre pour les travailleurs
du Nord. Il doit y avoir une cohérence car, sinon, la contrepartie est
aussi la précarité ici, des bas salaires ici, etc.
Un intervenant : Ce qui m’a frappé dans votre présentation, c’est l’aspect sémantique.
On parle de développement durable, paysan, d’économie solidaire, de commerce
équitable. Ce n’est pas par hasard.
Effectivement, il y a danger que certains s’en
emparent et en fassent leurs choux gras. Pourquoi? Parce que nous sommes aux
mains du marketing. Depuis des années, on nous vend d’abord de l’image.
Là est le nerf de la guerre, où justement une action est possible. Ce qui fait
leur force est aussi une faiblesse, c’est un peu comme David et Goliath. C’est
leur talon d’Achille.
Par exemple, les grosses sociétés sont très
vigilantes et ne veulent à aucun prix qu’apparaisse le terme “ produit
avec Organisme Génétiquement Modifié ”. Des tests ont d’ailleurs été
conduits, indiquant que le consommateur refuserait ce type de produits,
massivement.
Je pense aussi à un reportage de la Cinquième sur les
OGM : des exploitants au Brésil nous demandaient, demandaient à l’Europe en
particulier de refuser ces produits-là,
sinon eux ne pourraient pas refuser de les produire.
Ils expliquaient notamment que le soja non
transgénique est pour eux finalement plus intéressant que le soja transgénique
mais que les grosses sociétés pèsent d’un poids considérable : s’il y a une
demande, il seront obligés de produire l’offre.
Mais, si ATTAC a été fondée, ce n’est pas seulement
pour jouer sur des sujets comme la consommation.
La taxe Tobin, ce n’est tout de même pas rien:
si elle est mise en place, elle devrait enrayer les flux (c’est d’ailleurs le
terme utilisé par James Tobin, prix Nobel d’économie, qui proposait de “ jeter
des grains de sable dans la mécanique de la spéculation ”). Il s’agit
de démantèlement des paradis fiscaux, de la transparence bancaire, de
l’interdiction du secret bancaire.
Sinon, que faire face à la mondialisation?
Hier, on a essayé d’agir avec les syndicats à
l’intérieur des entreprises. Aujourd’hui, notamment en France, le syndicalisme
est sous-représenté.
Je crois qu’il y a des passerelles à jeter avec les
consommateurs :
En juin dernier, ATTAC a réuni 80 délégations de
pays. Des gens d’Amérique latine, des syndicalistes qui travaillent dans le
secteur de la banane en particulier disaient que pour eux, il est essentiel de
jeter des passerelles entre la production - c’est-à-dire les syndicats à
l’intérieur des entreprises - et le consommateur de l’autre côté, qui, lui, va
prendre du pouvoir.
C’est pour cela que nous avons organisé cette soirée
: pour susciter une véritable prise de conscience.
Pour revenir sur la consommation culturelle
brièvement évoquée, c’est vrai qu’à côté d’ici, nous sommes également menacés
par ce qu’on appelle les multiplexes.
Le multiplexe est un concept nouveau qui
cherche à rentabiliser non pas le film ni même le fauteuil (ce qui était déjà
le concept des multisalles) mais à rentabiliser le mètre carré d’espace
utilisé. Ce sont de véritables monstres : un multiplexe en général comprend
un minimum de 15 salles. Ce concept met dans les mains de toujours les mêmes la
diffusion des films. En général, il n’ont d’intérêt de diffuser que des films
qui marchent. S’ils ne marchent pas, on les retire, bien entendu au détriment
du cinéma d’auteur et du cinéma expérimental. Or, deux multiplexes cherchent à
s’implanter ici, à Conflans St Honorine et à Cergy.
Ce que l’on a dans nos assiettes et ce que l’on voit
sur nos écrans : même combat !
Un intervenant : J’ai deux questions :
- J’imagine un pays misérable producteur de café dans
lequel une partie des exploitants vend le café deux fois plus cher que les
autres. Ne court-on pas le risque que ce soit la porte ouverte aux traffics
et à la corruption?
J’ai vécu en Côte d’Ivoire, dans l’Est du pays. A une
époque où le café était très cher en Europe, le café se vendait beaucoup mieux
au Liberia alors qu’en Côte d’Ivoire c’était plutôt le prix minimum garanti.
Or, c’était la guerre, le café passait au mains des contrebandiers.
Le cas ici est certainement un peu différent, mais
qu’est-ce qui empêcherait un président de coopérative ou même le chef de l’Etat
ou un préfet, une autorité locale, de réserver l’accès à telle coopérative
intéressante, avantageuse, aux gens de son ethnie, par exemple? Cela me paraît
possible.
- Ne serait-il pas important qu’en face des labels,
qui équivalent à des félicitations et encouragements, existe un anti-label,
des blâmes.
Il y a urgence, j’ai besoin de savoir rapidement si,
très concrètement, Pier Import est vraiment lié à Moon ou si Nature et
Découverte est lié à la scientologie. J’ai besoin de le savoir vite mais qui va
me le dire avec suffisamment d’autorité pour que ce ne soit pas une
manipulation?
Une intervenante : Tout le monde se souvient de la campagne
anti-Outspan il y a une quinzaine d’années, contre l’apartheid en Afrique du
Sud. Pourquoi ne pourrait-on pas organiser des boycotts de produits?
Il existe des produits contenant des OGM, il y a des listes qui circulent.
Comment les publier?
Françoise Vanni : La question du boycott revient constamment et est très risquée car le
droit français limite assez strictement sa pratique.
On peut effectivement appeler au boycott d’un produit
pour ses caractéristiques propres, par exemple s’il contient des OGM, etc., on
peut le dénoncer.
Mais s’il s’agit de boycotter un produit parce qu’il
a été produit dans un pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés, par
exemple en Birmanie ou d’autres cas qui ont été cités ici, c’est plus délicat
puisque le droit français, pour résumer, sanctionne les activités qui empêchent
le fonctionnement normal des entreprises.
Nous, AGIR ICI, en avons un peu fait les frais en
lançant une action qui visait les producteurs de feux d’artifices, également
producteurs d’armement, et fortement soupçonnés de fabriquer des mines.
Cela nous a coûté assez cher.
C’est donc assez limité et il faut vraiment savoir de
quoi l’on parle. Je ne citerai pas de noms ce soir !
Martial Cozette : A propos des anti-labels : un label en général se paie, qui va
donc payer pour un anti-label?
Concernant le boycott, je vais ici relativiser
un peu ce que dit Françoise. Il est vrai que le droit français, sans réellement
avoir de jurisprudence, limite l’entrave à l’activité économique.
Néanmoins, il n’existe pas dans ce pays de réel
mouvement de consommateurs affir-mant : nous voulons évaluer les
produits en fonction de leur qualité, de leur prix, mais aussi en
fonction de la “ plus-value communautaire ” que le produit peut
apporter.
En France, rares sont les campagnes de boycott qui
ont bien fonctionné. De toute façon, c’est à utiliser avec parcimonie parce que
nous n’avons pas non plus démesurément d’énergie à notre disposition. Le
boycott en France doit à mon avis être considéré comme une opération exemplaire
et par définition, puisqu’il s’agit d’un exemple, il doit plutôt être utilisé
de manière relativement rare.
En revanche, il y a un certain nombre d’actions
informatives à mener.
En tout état de cause, je pense qu’il y a possibilité
de développer de véritables mouvements de consommateurs qui appuient leur appréciation
sur la “ qualité communautaire ” qu’apporte le produit.
Victor Ferreira : Le système Max Havelaar n’étant lié à aucun gouvernement, les
pressions politiques et les possibilités de corruption sont évitées. Nous
travaillons directement avec les coopératives et, de ce fait, aucun pouvoir de
gouvernement ne peut interférer.
Un intervenant : En fait, je trouve que vous n’allez pas assez loin. Je constate par
ailleurs une différence notable entre les positions et les énoncés des
objectifs d’ATTAC, organisme central en France, et ce que vous dites ce soir.
Il me semble que vous êtes infiniment moins opposés à la mondialisation
qu’Ignacio Ramonet par exemple dans les colonnes du Monde Diplomatique.
Quand vous deviendrez plus importants, dès que vous
atteindrez une taille critique, dans 10 ans peut-être ou avant pour certains
d’entre vous, je pense au café notamment, les choses vont changer
catégoriquement par rapport à ce qui se passe aujourd’hui. Vous allez vous
heurter vraiment à une concurrence acharnée. On va vous traiter comme des
ennemis.
Pour le café, par exemple, que pourrait-il se passer
entre les producteurs, lorsque vous aurez atteint une taille critique? Ne
peut-on craindre des incendies de récolte, des assassinats contre les
producteurs intégrés dans le système Max Havelaar?
Ce ne serait pas la première fois que des initiatives
comme les vôtres seraient attaquées, même s’il est vrai qu’elles sont un peu
nouvelles, puisqu’elles cherchent à faire intervenir le consommateur-citoyen,
etc.
Outre les actions que vous avez engagées pour rendre
le citoyen plus responsable, il faut faire pression sur les gouvernements,
sur les partis politiques et sur les mouvements apparentés pour leur faire
comprendre que la mondialisation fait courir un grave danger à la planète et
aux populations; faire pression également sur les medias, qui détiennent les
moyens d’information.
ATTAC95
: Concernant ATTAC, l’association sera ce que les gens en feront. Rejoignez
nous et apportez vos propositions!
Concernant la mondialisation, on peut se poser
la question : n’y-a-t-il pas plusieurs mondialisations? La mondialisation en
tant que telle est-elle condamnable?
Il y a d’une part la mondialisation financière, la
spéculation financière qui ne connaît pas de frontières effectivement. ATTAC
lutte bien contre cela, c’est d’ailleurs son objectif premier.
Mais, par ailleurs, une autre mondialisation est
possible, une mondialisation solidaire et humaine; et je crois que c’est
ce qu’essaient de construire les acteurs du commerce équitable.
Notre préoccupation n’est pas non plus de fermer nos
frontières et de dire non au reste du monde. Faudrait-il se replier sur soi?
Ignacio Ramonet n’a d’ailleurs certainement pas ce
genre de réflexion.
Anne Olivier : Il y a une chose qui me paraît très grave en ce moment et qui risque
à mon avis de compromettre ce que nous essayons de construire : les fonds de
pension. Lorsque nous aurons tous des fonds de pension, nous risquons tous
d’intégrer dans notre raisonnement qu’une entreprise doit être rentable coûte
que coûte. Ici, il y a un danger de renversement des valeurs, de destruction de
la valeur du travail, et d’augmentation de l’impact des flux financiers et des
finances.
Gabriel Dewalle : Il est vrai qu’il faut faire très attention au danger de la sécurité
que représentent les niches, et ne pas se contenter de niches et de biens.
A côté de l’expérimentation et de la démonstration
qu’il est possible de faire autrement, il faut que l’action politique ait
toute sa place, se battre pour ce que certains appellent un contrôle
citoyen de l’OMC ou de la mondialisation.
Pour l’agriculture, nous réfléchissons beaucoup au
type de partage de la production. Chaque pays ou groupe de pays a le droit de
décider de sa politique alimentaire et de ses conséquences au niveau social.
Or, cette lutte doit être menée jusqu’au niveau international. La Confédération
paysanne est engagée dans la Coordination paysanne européenne et au sein de Via
campesina, le syndicat de paysans le plus important au monde, pour faire
avancer cette idée.
Le débat doit être international et nous sommes absolument pour un contrôle des
organisations internationales par les citoyens et leurs organisations.
ATTAC95
: ATTAC est d’ailleurs tout à fait dans cette ligne-là, c’est le coeur de notre
action.
Un intervenant : J’ai une question à poser concernant l’information.
On peut constater que l’association ATTAC, depuis
qu’elle existe, a progressé très rapidement et la Confédération paysanne est
bien connue depuis quelque temps.
Or, ces deux associations totalement différentes
réussissent probablement aussi parce qu’elles ont passé le barrage des
medias.
On ne peut pas démonter un MacDo tous les jours et
pourtant c’est ce qui a fait connaître la Confédération paysanne à une grande
majorité de la population, que nous ne représentons d’ailleurs pas ici, je
pense.
ATTAC est connue parce qu’ATTAC a des relais dans la
presse.
Mais quelle tactique avez-vous envisagée pour être
enfin connus de la grande masse des Français, qui ne lisent pas le Monde
Diplomatique, Charlie Hebdo, etc. et dont les seules informations, c’est le JT
de 20 heures. Ces gens-là ont connu la Confédération paysanne par le 20 heures.
Si on veut vraiment progresser et gagner, il faudra arriver à convaincre ces
gens-là.
Artisans du Monde, La NEF, etc., que faites-vous
tactiquement pour enfin être vraiment connus?
Anne Olivier : Artisans du Monde a toujours joué la proximité. Il y a plus de
70 boutiques en France, les boutiques sont des lieux où on discute. Nous
privilégions autant l’information que la vente. Il y a toujours beaucoup
d’informations, un certain nombre de lectures, Alternatives Economiques, etc. à
la disposition des clients.
Et puis il y a ce contact régulier. On va sur les
marchés, etc. C’est peut-être davantage un travail en profondeur.
Des effets medias, nous en avons notamment avec
“ L’éthique sur l’étiquette ” mais il faut faire attention car c’est
souvent un feu de paille, puis ça retombe et tout le monde vous oublie.
Il y a donc vraiment un travail de fond qui se fait
en allant sur les marchés, et dans nos boutiques nous essayons de créer des
lieux de discussion.
Victor Ferreira : Pour Max Havelaar, la question des medias et de
l’information de la population est essentielle.
En effet, nous faisons un pari complètement fou
: nous lançons un label destiné à l’ensemble des Français sans aucun moyen
publicitaire.
Pour donner une idée, 400 à 600 millions de francs
sont dépensés chaque année en publicité pour le café. Le lancement d’un produit
ou d’une marque peut demander 100 millions de francs et aucune ONG ne peut se
permettre de telles dépenses.
Pour autant, nous relevons le pari et nous sommes sur
la bonne voie. En 6 mois, nous avons obtenu 150 articles dans la presse et une
dizaine d’émissions TV, grâce au concours de nos réseaux locaux bénévoles. Pour
une ONG, ce n’est pas mal mais cela reste très faible par rapport à ce qu’il
faudrait :
Nous atteignons environ 5% de notoriété en France
alors qu’en Hollande ou en Suisse, la notoriété de Max Havelaar est équivalente
à celle d’Amnesty International : 90 à 95% de la population connaît le label.
Il y a donc de quoi faire !
Si cette question de notoriété est si cruciale pour
nous, c’est que la défense des petits producteurs du Sud passe par un acte
de consommation éthique dans les pays du Nord.
Nous n’avons pas encore atteint la notoriété de José
Bové, nous n’avons pas encore réussi à aller en prison quelques jours !!
Dominique Schalck : Pour La NEF, c’est un peu le même problème, une
question de finances que nous n’avons pas non plus. Néanmoins, il y a eu une
augmentation très, très forte ces dernières années.
La NEF existe en tant qu’association depuis 20 ans et
depuis 10 ans comme organisme financier. Depuis le début de l’année, nous avons
décidé de passer au statut de banque de plein exercice, de devenir la première
banque de l’environnement et des solidarités. C’est un défi assez fort aussi.
Il va falloir passer en l’espace d’un an de 17 à 40 millions de capital.
Ce n’est pas une chose simple.
On se bouge beaucoup pour se faire connaître. (C’est
d’ailleurs pourquoi je suis ici !)
Nous sommes passés en l’espace de 12 mois de
2 500 à 3 700 sociétaires. Nous avons une augmentation de capital de
l’ordre de 1 à 2 millions par mois. Nous en sommes aujourd’hui à 27 millions et
comptons arriver aux 40 millions d’ici la fin de l’année, ce qui nous
permettra de passer au statut de banque
de plein exercice et d’avoir de meilleurs moyens de communication.
Bien évidemment, c’est une question de volume : plus
nous accorderons de prêts, plus nous aurons de l’épargne, et plus notre volume
nous permettra de faire de la publicité, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
Néanmoins, nous sommes relayés assez positivement.
Par exemple, nous avons lancé ce compte-épargne nature l’année dernière, avec
un succès assez fort. Beaucoup de réseaux parlent de nous maintenant, ce qui
n’était pas le cas il y a encore deux ans.
De même, nous sommes passés de 8 salariés l’année
passée à 20 cette année, notamment en recrutant des délégués dans les régions.
En quelques mois, nous avons donc très sensiblement renforcé notre présence.
C’est aussi par la proximité que nous nous faisons
connaître. Nous essayons d’être très près des gens, de faire des
conférences, etc.
Il y a aussi un aspect pédagogique car il
s’agit d’un retournement, d’une prise de conscience.
Nous sommes une coopérative et répondons à un besoin
des coopérateurs. Mais s’il n’y a pas de besoin, il n’y aura pas de NEF. C’est
similaire à ce qui se passe pour ATTAC : l’association n’existerait pas sans
les gens qui se mobilisent, avec une forte volonté.
Nous sommes dans une logique fondamentalement
différente de ce qui se crée en général. Dans un système classique, vous avez de l’argent, vous décidez de
lancer tel produit avec telle campagne publicitaire à l’appui, pour que tout le
monde le connaisse. C’est l’argent qui crée la chose, d’ailleurs qui vous
oblige presque, ce n’est pas vous qui choisissez.
Pour nous, le moteur c’est l’homme; l’origine,
c’est la volonté des gens.
Dès que l’homme est pris en compte, le travail est
beaucoup plus long, il demande beaucoup plus d’effort, c’est sûr. Mais il est
beaucoup plus durable.
Gabriel Dewalle : C’est aussi une action qu’a menée la Confédération Paysanne depuis
une vingtaine d’année. (La Confédération Paysanne a fêté ses dix ans en 1997,
mais elle existait auparavant en germe avec les Paysans travailleurs et les
Travailleurs paysans.)
Je pense que c’est un ensemble. Des actions du type
MacDo ont été menées régulièrement. J’ai été personnellement mis en examen
plusieurs fois mais on n’a pas été jusqu’à nous mettre en prison. Il a fallu
aussi l’erreur d’un juge d’instruction pour que cela explose. Mais ce n’est pas
ce seul fait-là. C’est le résultat d’un long travail de terrain, mené
depuis longtemps : à un moment donné, les medias autres que régionaux ont
relayé l’information.
Les medias régionaux nous connaissent et nous
suivent, tant la télévision que la radio ou les journaux, grands et moins
grands, dans les actions que nous menons régulièrement dans tous les
départements.
Au niveau national, il faut de tels événements pour
que cela crève véritablement l’écran : il y a bien un autre discours en
agriculture, qui rejoint celui des citoyens.
ATTAC95
: Ce qui est intéressant aussi, c’est la réaction des gens, de tout un chacun.
Il y a eu une grande solidarité par rapport à cet
événement.
Un intervenant : Concernant les grandes entreprises, l’image qu’elles ont d’elles-mêmes,
le souci qu’elles ont de leur image de marque, et l’impact que peut avoir le
consommateur, je suis un peu sceptique. C’est d’ailleurs un peu dommage que
l’on ait beaucoup parlé des grandes entreprises.
Si l’on peut encore avoir un regard sur les produits
de consommation alimentaire, il est plus difficile dans d’autres domaines. Par
exemple, concernant deux produits de consommation courante et d’une absolue
nécessité, dans notre société telle qu’elle fonctionne, l’électricité et
l’eau, nous n’avons pas beaucoup de regard et encore moins de force pour
vérifier comment elles sont produites, par qui et à quel coût.
En revanche, le pouvoir des entreprises est
immense. Elles se servent de ce besoin d’image de marque, de manière extrême et
avec des moyens colossaux, pour nous faire consommer encore plus, en nous
matraquant de messages publicitaires, dans lequels on nous dit qu’on se
préoccupe de notre vie, de l’environnement, etc. On nous dit des tas de choses
qui n’ont absolument rien à voir avec la raison d’être des entreprises, avec ce
qu’elles fabriquent. Je crains qu’elles nous fassent finalement consommer
encore davantage, parce qu’elles auront soigné leur image de marque.
Or, le produit lui-même n’aura peut-être pas évolué
au niveau du coût et de la qualité. Pourtant, elles sont à même de le faire.
Tandis que les petites entreprises, qui font
peut-être beaucoup plus d’efforts, n’ont pas les moyens de le faire savoir.
Qu’en pensez-vous?
Martial Cozette : Il n’y a pas nécessairement une relation entre la taille et la
qualité du résultat. Elle existe certainement mais on connaît aussi des petites
entreprises qui traitent mal leur personnel.
Pourquoi parle-t-on des grandes entreprises? Parce
qu’elles existent et qu’il est nécessaire d’en parler pour pouvoir faire passer
un certain nombre de messages. Ce n’est pas leur faire de la publicité. Sinon,
elles n’auraient plus besoin elles-mêmes de dépenser autant d’argent.
Si elles dépensent des centaines de millions de
francs, c’est bien sûr pour faire passer un message, qui n’est pas seulement de
l’image de marque. C’est simplement un message pour faire consommer même s’il
est vrai qu’elles y introduisent de plus en plus de l’image. C’est pour cette
raison qu’il faut réagir en retour, pour augmenter le champ des
consommateurs qui prennent conscience que le spot publicitaire ou l’image
publicitaire est tout de même extrêmement simpliste.
Il faut aller plus loin, ce qui ne signifie pas
forcément faire le choix entre grande et petite entreprise.
Anne parlait d’un dialogue avec les gens chez
Artisans du Monde. Or, c’est tout de même aussi dans le dialogue qu’on se
rend compte à qui on a affaire. Il est vrai que c’est un autre style de
consommation, qui introduit de la convivialité, de l’échange, etc.
Il faut parler des grandes entreprises parce que nous
avons une action sur elles.
Dans l’exemple de l’eau, nous avons assez peu
d’impact parce que les concessions sont établies sur des durées très longues.
Mais l’action est possible aussi.
Par exemple, le maire de St Diziers est intervenu
justement face à la Générale des Eaux, pour demander qu’elle ouvre ses comptes,
comme la loi l’y oblige, pour pouvoir évaluer les tarifs; que ses comptes
soient évalués par une association qui ne soit pas une organisation nommée par
la Générale des Eaux, etc. C’est une procédure qui a démarré il y a un an,
procédure qui pourrait faire jurisprudence si d’autres collectivités locales
suivaient, et qui pourrait aboutir à une baisse du tarif de l’eau dans cette
commune.
Une intervenante : ATTAC a-t-elle une position sur les problèmes de concentration
des entreprises? Tant qu’il y aura des concentrations aussi massives de
groupes internationaux et que pour réagir, il faudra aussi être un groupe très,
très puissant, comment retrouvera-t-on la place de groupes de dimensions
beaucoup plus humaines, pouvant avoir de l’influence, et reprendre le pouvoir,
l’autonomie et la responsabilité? Comment peut-on réagir face à des phénomènes
de concentration aussi importants?
ATTAC95
: Bien entendu, ATTAC se positionne contre le pouvoir croissant des
transnationales, et le pouvoir croît évidem-ment encore davantage avec la
taille des entreprises.
Pour ce qui des procédés, la réflexion est ouverte.
J’en profite d’ailleurs pour signaler une autre
particularité d’ATTAC : le conseil scien-tifique.
Il est composé d’économistes, de sociologues, de personnes qui travaillent dans
leur spécia-lité pour démonter, analyser les situations, rédiger des documents,
pour donner une autre lecture et permettre de réagir par rapport à la
“ pensée unique ”, à la résignation, aux idées reçues qui passent
dans la presse.
ATTAC se conçoit d’ailleurs aussi comme un mouvement
d’éducation populaire, tourné vers l’action : dédramatiser l’économie,
lutter contre la “ fatalité ”, essayer de comprendre les choses pour
mieux les appréhender et se sentir moins vulnérable, et retrouver du pouvoir : se
réapproprier l’avenir de notre monde.
C’est aussi en cela que cette soirée, ce thème de la consommation
responsable s’inscrit dans l’esprit de notre association.
Notre groupe a souhaité organiser cet échange pour faire
connaître ce que font des organismes qui travaillent depuis 10, 20, 25 ans sur
ces sujets, leurs résultats et les perspectives.
C’est d’ailleurs grâce à eux, grâce à cet historique
que nous avons pu avoir ce débat ce soir.
CONTACTS
Agir Ici
(pour un monde solidaire)
tel.: 01 40 35 07 00 - fax : 01 40 35 06 20 -
agirici@globenet.org - www.globenet.org/agirici
CFIE
(Centre français d’information sur les entreprises)
tel.: 0146 06 07 08 - fax : 01 46 06 05 06 -
cfie@club-internet.fr - www.cfie.net
Artisans du Monde
tel.: 01 43 72 37 37 - fax : 01 43 72 36 37 -
artisans-du-monde@globenet.org
www. globenet.org/artisans-du-monde
Collectif “ L’éthique sur l’étiquette ”
c/o Artisans du Monde - http://www.crc-conso.com/etic
Max Havelaar
tel.: 01 42 87 70 21 - fax : 01 48 70 07 68 -
mhavelaar@aol.com
(site électronique en cours de constitution)
Confédération paysanne
tel.: 01 43 62 04 04 - fax : 01 43 62 80 03 -
confpays@globenet.org
www.confederationpaysanne.fr
La Nef : tel.: 04 70 67 18 50 - fax
: 04 70 67 18 54 - lanef@lanef.com
tel.: 01 44 87 97 00 - fax : 01 44 87 97 04
ATTAC
: tel.: 01 43 36 30 54 - fax : 01 43
36 26 26 - attac@attac.org - http://attac.org
ATTAC 95 : attac95@attac org &
consommaction-attac95@attac.org
BIBLIOGRAPHIE
Commerce équitable
Pour un commerce équitable
Expériences et propositions pour un renouvellement
des pratiques commerciales entre les pays du Nord et ceux du Sud
Auteurs : organismes RITIMO et SOLAGRAL - Editions
Charles Leopold Mayer - 1998
Commerce équitable
Revue “ Vivant Univers ” mars-avril 1998 -
tel. 32 (0) 81-22 28 91
Vers un label social ?
Articles de sport et droits de l’homme, les
consommateurs agissent
Auteur : CFIE, pour le compte du collectif
“ L’éthique sur l’étiquette ”
E-changeons le monde !
Echangeons équitablement !
Publié par Artisans du Monde à l’occasion de son
25ème anniversaire - 1999
La lutte pour les grains noirs
Aventure au Guatemala
Bande dessinée de Max Havelaar - 1996
Agriculture, nourriture,
environnement
Le bonheur est dans le pré...
Plaidoyer pour une agriculture solidaire, économe et
productive
Auteur : Jean-Alain Rhessy - Editions Charles Leopold
Mayer - 1996
“ Tais-toi et mange! ”
L’agriculteur, le scientifique et le consommateur
Auteurs : Guy Paillotin - Dominique Rousset - Bayard
Editions - 1999
Aliments transgéniques : des craintes révélatrices
Des scientifiques aux consommateurs, un débat citoyen
autour de l’initiative populaire suisse pour la protection génétique
Sous la direction de : Robert-Ali Brac de la Perrière
- Arnaud Trollé
Editions Charles Leopold Mayer - 1998
Guide des alternatives (France & Belgique)
12 000 références et adresses pour sortir de la
pensée unique
Editions Le Souffle d’Or & Editions Fraysse -
1998
Epargne solidaire
Les placements éthiques
L’épargne alternative et solidaire en 65 fiches
Alternatives Economiques - hors-série pratique n°3 -
1999
Quand l’argent relie les hommes
Une autre manière d’être banquier : l’expérience de
la NEF
Auteur : Sophie Pillods - Editions Charles Leopold
Mayer - 1996
Cigales
Des clubs locaux d’épargnants solidaires pour
investir autrement
Auteurs : Pascale Dominique Russo - Régis Verley -
Editions Charles Leopold Mayer - 1995
Le capital au risque de la solidarité
Une épargne collective pour la création d’entreprises
employant des jeunes et des chômeurs de longue durée
Coordination : Michel Borel, Pascal Percq, Bertrand
Verfaillie, Regis Verley
Editions Charles Leopold Mayer - 1993
Tourisme
Le respect des hôtes
Tourisme, ravages et promesses
Auteur : Dora Valayer - Editions Labor et Fides
L’aventure ambigüe
Auteur : Cheikh Hamidou Kane - Editions 10/18 - 1961
Mondialisation
La Mondialisation racontée à ceux qui la subissent
Auteur : Hervé René Martin - Editions Climats - 1999
ATTAC, contre la dictature des marchés
Coordination : Bernard Cassen, Liêm Hoang-Ngoc -
Pierre-André Imbert
Edition : Attac, La Dispute, Syllepse, VO editions -
1999
Millenium Round
Chronique d’un KO annoncé
Film video 35 mn
- réalisé par ATTAC Rhône - 04 78 37 13 09 - rhone@attac.org
REVUES / LETTRES D’INFORMATION
La lettre des signataires
Information des membres du réseau Agir Ici (pour un
monde solidaire)
Impact-Entreprises - bimestriel
La lettre du CFIE sur la citoyenneté et l’entreprise
“ Signaléthique ” - trimestriel
Bulletin du collectif “ L’éthique sur l’étiquette ”
La tasse de Max
Le journal de l’association Max Havelaar
Campagnes solidaires
Mensuel de la Confédération paysanne
Vif-argent
Bulletin de liaison des sociétaires de La Nef
Lignes d’attac
Bulletin de l’association pour une taxation des
transactions financières
Le grain de sable
courriel d’information ATTAC - bi-hebdomadaire
abonnements : http:/attac.org/listfr.htm