novembre/décembre 2009 - Nanoscience et nanotechnologies, la démesure
par France Bonillo
Action Consommation Pays Basque
Ortzadar - Alternative Pays Basque
n° 135 - novembre / décembre 2009
La nanotechnologie, sujet méconnu du grand public, serait la révolution technique du XXIe siècle et un débat public, promis au Grenelle, a commencé le 15 octobre.
Explications : l’art de couper les cheveux en quatre.
Nanos : préfixe divisant l’unité par 1 milliard (nanoseconde, nanomètre). La nanotechnologie travaille sur des structures inférieures à 100 nanomètres, soit au moins 10 millions de fois plus petites qu’1 mètre, 1000 fois plus petites que l’épaisseur d’un cheveu. Les matériaux structurés à cette échelle acquièrent des propriétés et des comportements différents : meilleure résistance et conductivité électrique, haute densité de stockage de mémoire électronique, etc.
Applications actuelles et à venir.
- alimentaires, les Amis de la Terre ont recensé une centaine de produits contenant déjà des nanoparticules et la tendance est à l’augmentation.
- industrielles, dans les voitures, vêtements, cosmétiques, microélectronique, emballages… on estime le chiffre des articles commercialisés à un millier, dans tous les domaines. Pesticides et traitement de dépollution de l’eau sont quasi finalisés.
- sécuritaires, avec les puces RFID (radio frequency identification) qui permettent de stocker des informations et de les lire à distance comme la carte Navigo dans le métro parisien.
- militaires , armes hyper sophistiquées : drones (avions sans pilote) ; frelon bionique, minuscule robot capable de détecter et tuer une cible dans zones difficiles d’accès ; poussières de surveillance ; vêtements dits intelligents, transformant nos fantassins en héros cyborgs défonçant une porte d’un coup de poing, sautant des murs de 6 mètres…
- promesses et miracles : la santé et la jeunesse, guérir le cancer et lutter contre le vieillissement ; des aliments qui changeraient de couleur et de saveur au gré de nos goûts et allergies… Cf. promesses Ogm et recherche génétique.
Attention ! peuvent nuire gravement à la santé, l’environnement, la paix et la liberté.
- risques sanitaires et environnementaux : nanotubes de carbone reconnus potentiellement cancérigènes, perturbation du système immunitaire, mobilité des particules dans les tissus et organes humains ainsi que dans l’environnement, retrait du marché d’un cosmétique suite à détresses respiratoires, appel à la prudence de l’Afssa et autres instances internationales. On ne peut que déplorer le peu de recherche sur ces risques, le manque d’études chez les travailleurs exposés, les riverains, consommateurs, les déchets des usines… et s’inquiéter de l’absence de méthode connue pour évaluer la toxicité des nanoparticules manufacturées.
- orientations de recherche : militaire. Que ce soit chez Minatec à Grenoble ou au Laas à Toulouse, la « recherche est par nature duale », soit en termes plus clairs civile ET militaire. La direction générale à l’armement a un droit d’accès aux recherches, a financé et encadré certaines thèses, des chercheurs collaborent au perfectionnement des drones de combat… et sécuritaire où la traçabilité appliquée à l’humain. Les « mouchards » RFID permettent fichage et surveillance. En projet, une carte d’identité à puce permettant d’identifier la personne à distance et à son insu. Plus éc½urant encore, le Gixel, lobby des industries électroniques et numériques, partenaire de la technopole de Toulouse, recommande dans son Livre Bleu remis au gouvernement de « faire accepter la biométrie dès le plus jeune âge » : familiarisation dès la maternelle, cartes pour entrer à l’école, la cantine.
- Coût financier : giga-budgets. Pour la recherche, à l’échelon mondial, investissements publics et privés totalisent 10,5 milliards d’euros avec 40% de croissance annuelle mais seulement 4% pour la recherche sur les risques. Marché potentiel de 1.000 milliards de dollars en 2015. En France, à Grenoble, 3,4 milliards d’euros d’investissements dont 670 millions d’investissement public ; 70 millions d’euros par an de dotation pour la recherche ; Nano 2012 = 900 millions d’euros d’investissement public (collectivités locales plus état). La dépense publique pour la recherche va à 40% à la recherche militaire mais se réduit à peau de chagrin pour la santé publique, les énergies renouvelables. En matière de nanos, les fonds publics sont alloués sans délais ni recul à la demande d’experts scientifiques, dans un souci de compétitivité bien loin de la notion de « bien commun ».
Opacité et lacunes réglementaires : nano-incognito.
La législation actuelle n’est pas adaptée aux matériaux à l’échelle nano et aucun gouvernement n’a de réglementation juridique adaptée à leurs impacts environnementaux, sanitaires et sociaux. Les normes de fabrication sont floues, les entreprises ne sont pas obligées de rendre compte de leur utilisation ni de les mentionner sur l’étiquetage et les responsabilités sont mal définies. Ils ne relèvent d’aucune réglementation sur les produits chimiques dangereux et sont plus faciles à mettre sur le marché que le purin d’ortie.
Évolution : et si la particule domestiquée retournait à l’état sauvage ?
Comment vont se comporter ces nouvelles particules dans le temps et dans l’espace ? Il est techniquement possible qu’elles s’accroissent d’elles-mêmes, de façon anarchique et sans aucun égard pour l’objectif de départ. Là encore, le principe de précaution a été ignoré et si une certaine recherche n’est pas à priori condamnable, la mise sur le marché relève d’une folle imprudence, voire d’une négligence criminelle.
Qu’en est-il de la volonté politique ? Le seigneur des nanos…
…le président de notre République, chef des armées, l’a clairement annoncé fin 2008 « la France va mettre en place une stratégie d’innovation dans les nanotechnologies » (plan Nano-Innov) et a doublé la dotation pour la recherche. Ses ministres, parlant d’opportunité exceptionnelle pour l’industrie française ont demandé au Commissariat à l’Énergie Atomique « de faire de la microélectronique et des nanotechnologies une priorité ».
Nano-people et technogratin : recherche-armée-industrie. Avec, entre autres, le CEA, acteur central pour sa « compétence », club d’affiliés au Laas : EADS (armement), Total, CCI , échanges avec pays ayant les moyens de se payer des armes hyper sophistiquées.
Débattre ou combattre ?
L’association grenobloise Pièces et Main d’½uvre enquête depuis déjà huit ans sur les « nécrotechnologies » et appelle au boycott du débat public.
Les dés sont pipés, selon la « stratégie du fait scientifique accompli » (J.Testart). Les choix sont faits, les fonds publics alloués et les structures à l’½uvre. L’organisation du débat a été confiée à une officine privée déjà suspectée par le passé de flicage d’opinion chez enseignants et universitaires, et est dirigée par un ingénieur ex-dirigeant d’EDF et animée par le patron du CEA de Grenoble. N’y ont pas été invités philosophes, sociologues, lanceurs d’alerte ou autres citoyens éclairés.
Les « nanos » ne combleront pas le trou de la sécurité sociale, ne feront pas reculer la faim ni la misère, ne favoriseront pas la démocratie ni la paix dans le monde. Quant au cancer, elles risquent plus sûrement de l’engendrer maintenant que de le guérir plus tard.
France Bonillo
Action Consommation Pays Basque.
Contacts presse Action Consommation :
Camille Le Bras, chargée de mission : 01 48 05 86 81
presseinfo@actionconsommation.org